Sekai : Chapitre 4 - La tour

Publié le par Jyôka Ryu

La nuit avait été particulièrement calme, et pourtant Rin et Len n’avaient que très peu fermé l’œil, et avaient peiné à trouver le sommeil. Les deux adolescents étaient encore sous le choc de la journée précédente et de toutes ses péripéties. Cependant, ce long moment de calme leur avait permis de faire le point chacun de leur côté (ils ne voulaient pas s’empêcher l’un et l’autre d’essayer de dormir). Miku leur avait trouvé une chambre où ils avaient la possibilité de dormir juste à deux. Elle préférait en effet ne pas les mêler au reste des soldats ; la fille aux cheveux bleus considérait toujours Len comme son témoin principal, et ne lui faisait en outre pas totalement confiance. Le jeune blond était bien trop secret à son goût, cela cachait forcément quelque chose. Comme la commandante était d’un caractère tenace, elle était certaine qu’elle finirait par découvrir le fin mot de l’histoire. En attendant, elle devait garder le contrôle sur les deux inconnus, puisqu’elle se méfiait tout autant de Rin. Tout compte fait, la décision de la sœur de les accompagner tombait à pic. Miku avait pu mettre Rin entre les mains de Gumi et disposait donc de deux options qui pourraient lui permettre de découvrir la vérité ; elle finirait bien par faire craquer l’un des deux.

Au petit matin, Len vit le soleil se lever lentement au loin par la fenêtre de leur chambre. Il ouvrit lentement les yeux et descendit subrepticement du lit superposé en tentant de ne pas réveiller Rin qui était couchée sur le lit inférieur. Il fit quelques pas discrets dans la pièce avant d’essayer d’ouvrir la veille porte en bois qui marquait l’entrée. Celle-ci était verrouillée. Len ne fut pas surpris : la patronne de la garde se méfiait certainement encore de lui, et n’avait pas pris le risque de le laisser s’évader durant la nuit. Il se retourna et observa sa sœur, qui était assise sur le lit et regardait la porte fixement.

- C’est fermé, annonça Len.

- Ça t’étonne ? rétorqua malicieusement Rin.

- Non… attends, je vais essayer de frapper… Il y a peut-être quelqu’un à l’extérieur…

Len frappa donc doucement trois fois sur la porte, et entendit par la suite un léger « oui » du garde posté juste à droite de l’entrée.

- Vous pourriez nous ouvrir, s’il vous plaît ? On aimerait bien faire un petit tour dans la cour, demanda gentiment Len.

S’en suivit un léger cliquetis du verrou, la porte s’ouvrit, et Len vit devant lui un garde d’assez petite taille, affublé de l’uniforme réglementaire de la police d’Uchi.

- On aimerait bien se dégourdir les jambes dehors… C’est possible ? ajouta Len.

- Oui, mais je dois vous accompagner ! répondit le garde.

- Comme vous voudrez !

Le blondinet fit ensuite un geste en direction de sa sœur pour lui signifier de venir avec lui. Rin se leva alors lentement de son lit et suivit son frère pieds à talons. Ils traversèrent ensuite le petit corridor qui les menait vers la cour principale de la caserne, le même lieu où, la veille, Rin et Alys avaient pu observer l’entraînement et surtout la superbe démonstration de force de Gumi. Len avait réussi à soudoyer le garde pour que celui-ci reste à l’entrée du terrain d’entraînement encore vide, et il put donc s’éloigner de quelques mètres avec sa sœur.

- Bon, j’ai à te parler, commença-t-il directement.

- Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Rin.

- Rien de spécial, mais je pense qu’on doit établir une sorte de stratégie en ce qui concerne Miku et les deux autres. On ne peut pas tout leur dévoiler, et donc il faudra rester prudent.

Rin marqua un instant de silence, interloquée. D’habitude, c’était elle qui était en quelque sorte la tête pensante du duo. Mais, depuis qu’ils étaient arrivés à Sekai, Len avait pris suffisamment d’assurance, et n’avait pas hésité à prendre ses responsabilités. Son comportement lors de son interrogatoire en était la preuve : il n’hésiterait pas à se mettre en danger, si c’est pour sauver sa frangine. Rin avait finalement compris tout cela, et lui signifia cependant qu’ils étaient ensemble dans cette situation, et qu’ils devraient s’entraider. C’est pourquoi elle avait tant tenu à l’accompagner jusqu’à la capitale et dans son entraînement.

- On ne peut pas leur donner toutes nos informations trop tôt, c’est notre seul moyen de pression, argumenta Len. « C’est déjà une chance qu’il ne me considère plus trop comme un suspect. Mais je sais que Miku ne me fait pas confiance et me surveille. »

- Qu’est-ce qu’on peut faire, une fois qu’on ira dans la tour ? On sait bien qu’Oji a été tué avec un pistolet, mais qu’est-ce qu’on peut leur dire de plus ? ajouta astucieusement Rin.

- On verra une fois là-bas, mais on ne leur dit surtout pas qu’on vient d’un autre monde… D’ailleurs même nous, on n’en est pas sûrs… rétorqua son frère.

- De toute façon, personne ne nous croirait. Je ne suis même pas certaine qu’Alys nous croit, elle.

- Bon, d’accord, il va falloir improviser. Quand on sera à la tour, reste bien près de moi… On se fera un signe discret quand on aura quelque chose à se signaler… proposa Len.

- D’accord !

Leur conversation fut interrompue par le garde qui se trouvait à l’entrée, et qui les avaient exhortés de se rendre auprès de la commandante Miku, qui venait de les appeler, et qui, visiblement, n’aimait pas trop attendre. Les deux jeunes s’exécutèrent donc dans les plus brefs délais et se dirigèrent vers le bureau de la fille aux couettes bleues, non sans s’être échangé un dernier regard complice.

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Miku avait rapidement reçu Rin et Len dans son bureau, accompagnée de ses deux fidèles lieutenants, Gumi et Yuma, qui restaient à ses côtés, impassibles. Elle signifiait aux jumeaux qu’il était temps de se rendre à la tour de Monsieur Oji, histoire de faire une dernière vérification des lieux du crime. Ceux-ci avaient déjà été passés au peigne fin par une équipe spéciale, qui par ailleurs avait déjà fait son rapport auprès de la garde royale, mais Miku appréciait particulièrement voir les choses par elle-même. Elle voulait donc s’y rendre une dernière fois, avant de rejoindre directement Kyôu, la capitale. Elle informa Rin et Len qu’une fois là-bas, tous les deux seraient enrôlés dans le programme de formation de la garde royale. Elle ajouta en outre, qu’en raison de leur statut « spécial », en plus d’être formés par Gumi et Yuma, ils seraient certainement amenés à rencontrer la reine Luka, et qu’ils devraient apprendre les us et coutumes en vigueur pour s’adresser à la souveraine. Ils ne suivraient pas non plus le même entraînement que les autres recrues, car Miku voulait absolument les garder en permanence sous sa supervision. Rin, qui apparaissait de plus en plus stressée par les instructions de la patronne, demanda encore confirmation qu’Alys allait bien se joindre à eux. Il valait toujours mieux avoir plusieurs personnes de confiance à ses côtés quand on se lançait dans l’inconnu, et, mis à part Len, Alys était la personne la plus à même de remplir cette fonction. De plus, elle connaissait désormais la vérité sur les jumeaux. Elle avait donc gentiment accepté de les aider à découvrir ce monde si mystérieux.

- Oui, c’est ce qu’on avait décidé, et je ne reviens jamais sur ma parole, confirma Miku.

Sur ce, le quintet quitta la caserne et prit la direction du forum du village, déjà bien peuplé à cette heure-ci. Toutefois, la place demeurait définitivement très silencieuse. La population était en effet encore sous le choc du décès de son chef, et cela se sentait. Rin n’avait jamais vu un marché aussi calme. Là où d’ordinaire, les passants aiment parler de tout et de rien, personne ne pipait mot, et les seuls sons qui pouvaient être entendus étaient ceux des vendeurs qui réclamaient l’argent des courses demandées par les clients. Le groupe traversa une partie du marché, et passa devant un boucher et un marchand de légumes, ce qui donna faim aux jumeaux qui n’avaient pas eu le temps de manger. Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent en vue de la tour du village, dont l’entrée était désormais gardée par deux soldats. De près, cet édifice était particulièrement imposant. Miku et ses sbires entrèrent et firent vite l’impasse sur le rez-de-chaussée pour se rendre directement dans la pièce la plus importante du bâtiment, les appartements de Monsieur Oji, là où il avait été tué. Len se rappela alors de l’énorme chute du leader d’Uchi qui avait provoqué l’effroi des personnes présentes ce jour-là. Lui-même avait ressenti un fameux choc. Juste avant de monter l’escalier en colimaçon qui constituait le centre de la tour, et qui permettait de voyager entre toutes les pièces de l’habitation, Len remarqua l’impact de balle sur la porte qui menait à cet escalier. Alors que Miku et Gumi commençaient déjà à monter, et que Yuma se tenait juste derrière eux, Len fit un petit signe à sa sœur et lui indiqua à l’aide de ses yeux sa découverte. Rin jeta un regard compréhensif à son frère. Ces deux-là n’avaient pas forcément besoin de mots pour se comprendre ; ils se connaissaient si bien qu’ils pouvaient communiquer uniquement par le regard, ou alors grâce à de petits signes discrets. Cette sorte de pouvoir qu’avaient les jumeaux leur était d’une énorme utilité dans le temps présent. Cela leur permettait de ne pas se faire comprendre par Miku, qui relâchait que très rarement son attention sur eux. Les deux frangins ne dirent pas un mot et suivirent Miku et les autres à travers l’escalier. Celui-ci était fabriqué en pierres jaunâtres et était assez étroit, juste assez pour laisser passer un homme, c’est pourquoi le groupe évoluait en file indienne. Rin et Len furent surpris par les taches de sang qui tapissaient les murs à plusieurs endroits. Il était évident que ces meurtres n’avaient pas été commis au moyen d’un sabre. Pourtant, tous les corps avaient été déplacés. Len ne voulait pas encore demander où se trouvaient les dizaines de cadavres des hommes qui avaient été tués sauvagement la nuit dernière et continua sa route en même temps que le groupe. Ils arrivèrent ensuite dans la chambre du chef Oji. Rin remarqua une fois de plus que la porte de la pièce avait été ouverte sauvagement au moyen d’une arme à feu. Elle se retourna vers son frère qui fit la même constatation. Miku laissa quelques instants à Rin et Len pour examiner l’endroit à la recherche d’éventuels indices qu’elle n’aurait pu voir. Le jeune blond commençait à hésiter sur ce qu’il pouvait lui dire. Il s’était en effet mis dans une situation particulièrement délicate. Il ne pouvait pas en dévoiler trop sur ce qu’il savait, de peur de trahir son secret personnel, et ne pouvait pas non plus ne rien dire. Miku savait qu’il cachait quelque chose, et allait user de tous les stratagèmes possibles pour que Len se dévoile. Celui-ci devait donc rester extrêmement prudent. Il prit quelques minutes pour faire le tour du propriétaire, toujours sous l’œil attentif de la commandante. En fait, il n’y avait plus grand-chose à observer. Il avait déjà pu voir le corps du chef quand il était tombé du haut de la tour la veille. A part quelques taches de sang par ci par là, rien n’était réellement digne d’intérêt. L’adolescent prenait cependant ces quelques instants de répit pour réfléchir à une stratégie à adopter contre Miku. Devait-il lui donner son avis sur les portes défoncées par les impacts de balle ? Finalement, il ne s’agissait que de la seule bribe d’information qu’il pouvait lui donner, et il ne pouvait pas sortir de la tour sans avoir été utile à la patronne. Peu après, Miku l’interrompit dans sa réflexion :

- Est-ce que tu as trouvé quelque chose ?

- Oui, peut-être… hésita Len

- Vas-y ! Qu’est-ce que c’est ?

- Le tueur s’est aussi servi de son arme pour ouvrir les portes. Il a tiré dans les serrures. J’ai pu observer cela sur cette porte, et aussi sur celle du rez-de-chaussée, poursuivit le jeune enquêteur.

Len dut prendre quelques secondes pour expliquer sommairement le fonctionnement d’une arme à feu à Miku. Pour éviter d’éveiller trop les soupçons, il adoptait un discours assez décousu, hésitant plusieurs fois, faisant mine de chercher ses souvenirs.

- Comment tu sais tout ça ? interrogea tout de même Miku.

- Je ne sais pas… Mes souvenirs sont assez confus pour l’instant… Len se toucha le front en simulant une céphalée.

- Tu ne vois rien d’autre ?

- Non, finit-il.

Miku lui lança alors un regard sombre. Elle savait que Len ne voulait pas tout lui dire. Toutefois, il s’agissait de son seul témoin, et elle ne voulait pas prendre le risque de lui faire subir un interrogatoire par la torture. Il était bien trop précieux. La commandante resta fidèle à sa stratégie et ne releva pas Len. L’origine de ses connaissances restait pour elle un mystère, qu’elle finirait par découvrir, au fil du temps. Elle se dit qu’il arriverait bien un moment où le jeune homme (ou sa sœur) se trahirait, et elle en profiterait. Le groupe finit par redescendre à l’étage inférieur. Miku voulait encore voir quelque chose. Ils entrèrent quelques secondes plus tard dans une immense pièce, où étaient entreposés les corps des personnes tuées la veille. Rin déglutit difficilement à cette vision d’horreur. Une bonne dizaine de cadavres gisaient à même le sol, des draps sombres recouvraient chacun d’entre eux. Il régnait également une odeur pestilentielle à travers toute la salle. Gumi souleva une des couvertures sur ordre de sa supérieure. On pouvait voir un corps totalement inanimé et nu, frappé d’un impact clair en plein cœur. Le même genre que celui qui avait foudroyé Monsieur Oji. Miku se retourna une nouvelle fois vers Len, qui lui annonça qu’il n’avait rien de plus à dire que ce qu’il n’avait déjà observé auparavant. Tout le monde sortit alors rapidement de la pièce, Rin la première ne pouvant plus supporter l’atmosphère nauséabonde. Miku lança de nouveau un regard suspect vers les jumeaux. Elle ne leur faisait toujours pas confiance. La commandante les laissa prendre quelques mètres d’avance, toujours avec prudence toutefois, et se réunit quelques secondes avec ses deux lieutenants.

- Qu’est-ce que vous pensez d’eux ? demanda Miku.

- Ils nous servent à rien, glapit Gumi. « Ils ne nous sont d’aucune utilité, on a rien appris de plus ici… »

Yuma prit la parole, plus calmement :

- Comme vous l’aviez dit, je pense qu’ils ne nous disent pas tout, effectivement. Vous avez bien fait de le garder à l’œil…

- Mais est-ce que ça valait vraiment la peine de les emmener avec nous, et de leur donner un entraînement ? On n’aurait pas pu les faire parler par la force ? demanda Gumi

- C’est trop risqué… fit Miku. « On prendrait le risque de perdre le seul témoin qu’on a. Non, je préfère agir discrètement. Pendant leur entraînement à Kyôu, essayez d’apprendre des choses sur eux. Gagnez leur confiance... »

Miku s’interrompit :

- Oui, même toi, Gumi…

Celle-ci fit la moue. Elle était en effet assez solitaire et égocentrique, et n’aimait pas forger des relations avec d’autres individus. Les seules personnes qui trouvaient grâce à ses yeux étaient ses deux compères. De plus, elle n’avait pas spécialement envie de perdre son temps à entraîner une nouvelle recrue (c’était d’ailleurs là pour elle l’un des avantages d’être l’un des lieutenants de Miku, elle pouvait avoir la paix, et s’entraîner dans son coin).

Yuma était plus calme et calculateur. Il avait compris les intentions de sa commandante, et, même s’il pouvait s’agir d’un plan risqué, il pensait également que cela pouvait valoir le coup. Et puis, il ne pouvait rien refuser à Miku, pas après tout ce qu’elle avait fait pour lui.

Plus loin, les Kagamine profitaient de la distance que leur avait laissée le commando de la garde royale pour discuter plus librement.

- Alors qu’est-ce que tu en dis ? demanda Len.

- C’est horrible… gloussa Rin, encore dégoûtée par ce qu’elle venait de voir.

- Oui, mais sinon, tu n’as rien remarqué de plus ?

Rin prit un instant pour reprendre ses esprits, puis donna sa réponse à son frère.

- C’est évident : celui qui a fait ça vient de chez nous… Mais il y a un truc qui me fait réfléchir : les munitions. Avec tout ce qu’il a tiré, il devra bien arriver un moment où le tueur tombera à court de balles. Je me demande ce qu’il va faire dans ce cas-là… Mais je pense qu’il a déjà prévu ça…

- Tu veux dire qu’il serait capable de rentrer dans notre monde ? rétorqua Len.

- S’il veut faire le plein de munitions, oui, ou alors il en a emporté un sacré paquet ! Mais, de toute façon, il doit faire tout cela avec un objectif en tête… Combien de chefs de village ont déjà été tués ?

- Trois, d’après Miku… répondit le frère.

- Combien il en reste ?

- Je ne sais pas, je n’ai pas demandé ! s’attrista Len. « Je poserai la question »

- Faudrait essayer de deviner où le tueur frappera la prochaine fois… Si on arrive à mettre la main dessus, on trouvera à coup sûr un moyen de rentrer chez nous… conclut Rin.

Sur ces mots, les jumeaux rejoignirent les trois soldats, qui avaient également terminé leur conversation et tous les cinq retournèrent ensuite vers la caserne d’Uchi, pour se préparer à partir pour la capitale.

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Alys, de son côté, avait tenté de passer une nuit correcte. Elle aussi était encore choquée par les évènements de la veille. Elle était rentrée assez tard dans la nuit, de telle sorte que sa mère dormait déjà lorsqu’elle fut arrivée chez elle. Le garde qui l’avait accompagnée avait bien attendu qu’elle pénètre à l’intérieur de l’habitation en bois avant de rebrousser chemin. La jeune femme à la tresse patienta quelques instants dans le petit hall d’entrée dans la maison et reprit son souffle. A gauche de l’entrée, elle vit encore la lueur du feu de la cheminée. Son frère, qui venait également de rentrer, l’attendait attablé au centre de la pièce. Il s’était préparé un thé vert bien chaud qu’il était en train de boire doucement, et avait également installé une tasse vide sur la table en prévision de l’arrivée de sa sœur. Quand il vit Alys se diriger vers l’entrée du salon, il commença à engranger la conversion doucement :

- Où étais-tu ? demanda-t-il.

- Euh… bafouilla Alys. « C’est compliqué ».

- Viens t’asseoir, et prends une tasse de thé…

La jeune femme s’agenouilla doucement sur le tapis devant la table, s’empara délicatement de la théière et se servit une tasse.

- Maman m’a déjà expliqué pour les deux personnes que tu as recueillies, où sont-elles ?

- Euh, à la caserne du village, annonça timidement Alys.

L’homme s’interrompit brusquement. Sur quelques heures, ces deux inconnus avaient déjà réussies à se faire arrêter par la garde ? La sœur ne lui laissa pas le temps de commencer une nouvelle phrase, qu’elle tenta de se justifier.

- Tu as peut-être entendu que le chef Oji vient d’être tué ? fit-elle.

- Bien sûr, tout le monde ne parle que de ça au village. J’ai entendu l’alerte en revenant ici.

- Et bien, les deux inconnus, Rin et Len, doivent être interrogés comme témoins. J’ai été emmenée aussi parce que j’ai vu ce qu’il s’était passé. C’est pour cette raison que j’ai tant traîné à rentrer…

Le grand frère mima un geste d’acquiescement en direction d’Alys, et continua à siroter sa boisson chaude, toujours d’un calme olympien.

- J’ai l’impression que tu ne me dis pas tout, continua-t-il.

- C’est long à expliquer… Il va falloir que je parte un moment pour la capitale, annonça la fille aux cheveux bleus.

- Et pourquoi ça ?

- Je dois accompagner mes deux nouveaux amis jusque-là. La garde royale les a réquisitionnés, et je ne voulais pas qu’ils restent seuls. Maman t’a sûrement dit qu’ils étaient amnésiques…

Alys cachait bien évidemment la vérité qu’elle avait appris quelques dizaines de minutes auparavant des bouches de Rin et Len. Elle-même avait parfois du mal à accepter que ces deux-là viennent d’un monde parallèle, et que, selon toute vraisemblance, le meurtrier de Monsieur Oji, venait du même endroit. Le grand frère, quant à lui, ne s’énervait toujours pas et reprit :

- La garde royale, hein ? Tu es certaine que tu n’y vas que pour eux… Ca n’aurait rien à voir avec Papa ?

- Papa est mort, rétorqua-t-elle. « Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? »

- Tu pourrais avoir envie de te rapprocher de lui… Il était aussi dans la garde royale… Qu’est-ce que tu crois, que tu pourras marcher sur ses traces ?

- Je ne compte pas m’engager, je veux seulement aider des amis ! confirma Alys.

- Tu viens seulement de les rencontrer !

- Ce n’est pas une raison !

Le grand frère calma vite le jeu. Le ton commençait à monter et il ne voulait pas réveiller leur mère qui dormait quelques pièces plus loin. Après quelques secondes de silence, il conclut :

- Tu sais… Ce n’est pas moi que tu vas devoir convaincre… Je sais comment tu es. Quand tu as une idée en tête, impossible de te faire faire marche arrière. Tu lui ressembles trop…

- A Papa ?

- Oui, il était aussi comme ça… Impossible de l’empêcher d’aider son prochain.

- …

Le jeune homme se releva et emmena sa tasse de thé dans la cuisine adjacente. Puis, il revint dans le salon avant de se diriger vers sa chambre, où il comptait tout de même passer une bonne nuit de sommeil.

- En tout cas, sache que, si tu as un problème, je serai toujours de ton côté. Tu peux compter sur moi, mais fais bien attention à ce que tu fais et méfie-toi toujours des gens de la garde royale… Et puis, bonne chance pour annoncer ça à Maman !

- Ne t’inquiète pas, j’y arriverai, finit Alys.

La jeune femme resta encore quelques instants attablée devant la cheminée à siroter son thé. Elle réfléchissait déjà à sa stratégie pour annoncer la nouvelle à sa mère. Cela n’allait certainement pas être simple. Depuis la mort de leur père, la matrone avait largement tendance à surprotéger ses enfants, puisqu’ils étaient tout ce qui lui restait. Bien sûr, Alys s’était déjà rendue à la capitale, mais pas plus d’une journée, et le comportement qu’adoptait la vieille femme une fois que sa fille était rentrée à la maison n’était pas équivoque : elle s’inquiétait beaucoup. Par conséquent, la fille à la tresse savait pertinemment qu’il n’allait pas être simple de convaincre sa mère, voire même qu’elle n’y parviendrait pas. Mais sa décision était prise, elle partirait pour aider ses nouveaux amis, Rin et Len. Et puis, il était grand temps qu’elle s’émancipe et qu’elle quitte le cocon familial quelques temps ; elle venait tout de même d’avoir vingt-et-un ans et cherchait sa place dans ce monde. Dorénavant, elle avait un objectif, temporaire certes, mais elle y trouvait une grande motivation. Alys cessa de ressasser toutes ces problématiques, et partit dans sa chambre, où elle commença déjà à dresser son petit barda afin de partir pour son voyage. La jeune femme trépignait, elle savait très bien que ce voyage vers Kyôu allait s’avérer bien plus intéressant et aventureux que tous ceux qu’elle avait faits jusque-là, et cette perspective la mit en joie. Finalement, elle finit par se coucher dans son futon, et parvint difficilement à trouver le sommeil.

Le lendemain, Alys se réveilla très tôt, mais comme à son habitude, sa mère était déjà levée. La jeune fille s’était déjà habillée dans sa chambre, et se dirigea d’un pas hésitant vers sa mère. Elle ne savait toujours pas comment aborder le sujet. Elle avait envisagé diverses possibilités pendant la nuit, espérant que celle-ci allait lui porter conseil, mais aucune d’entre elles ne lui semblait parfaite.

- Bonjour Maman, commença-t-elle timidement.

- Bonjour… Déjà habillée ? se demanda la matriarche.

- Oui… Dis, j’ai quelque chose à t’annoncer…, poursuivit Alys.

Le visage de la mère afficha alors une mine assez sombre et sérieuse. Elle connaissait bien sa fille : quand elle commençait une conversation d’une manière telle, cela n’augurait rien de bon.

- Vas-y, qu’est-ce qui se passe ?

Alys lui expliqua alors sommairement ce qui s’était déroulé la veille en compagnie des jumeaux Kagamine. Elle commença par le meurtre d’Oji, ce qui provoqua d’emblée un choc chez sa mère qui n’en était pas encore informée, puis enchaîna sur toutes les péripéties avec la garde royale, et, en particulier, Miku, Gumi et Yuma.

- Et donc, Rin et Len doivent partir à Kyôu avec la garde royale, finit-elle.

La mère acquiesça, et se reconcentra sur le bout de pain qu’elle était en train de couper pour son petit déjeuner. Elle ne parvenait toujours pas à comprendre en quoi cela la concernait.

- Et j’ai décidé de partir avec eux… Ils sont assez perdus, et ne connaissent rien de ce pays, ils ont besoin de moi ! annonça Alys.

La matrone s’arrêta net, et posa son couteau violemment sur la table de la cuisine.

- Tu comptes d’embrigader dans la garde royale ? demanda la mère.

- Non, non, je veux juste être à leurs côtés au cas où ils ont besoin d’aide, répondit Alys.

- Et tu vas revenir quand ?

- Je ne sais pas…

La femme ne dit pas un mot durant quelques secondes, et puis finit par conclure :

- Je refuse, j’ai besoin de toi ici !

- Pourquoi faire ? Mon frère est encore là, lui. Il pourra t’aider.

- Non, c’est trop dangereux… Tu ne dois pas te mêler à la garde royale.

- Mais pourquoi, c’est à cause de Papa ?

Cette dernière réplique finit par tirer les larmes des yeux de la mère d’Alys. Son mari était en effet mort durant la Grande Guerre Magique, alors qu’il combattait dans les rangs du Roi de l’époque. Depuis, elle avait engrangé une haine viscérale dans tout ce qui concernait l’armée ou la royauté, et elle refusait plus que tout voir sa seule fille se rapprocher de cette organisation. Réveillé par le vacarme, le grand frère d’Alys apparut doucement dans la cuisine. La mère alpaga alors son fils, croyant trouver en lui un allié de poids.

- Tu sais ce qu’elle vient de m’annoncer, mon fils.

- Oui, elle m’en a parlé hier soir… rétorqua le frère.

- Dis-lui de ne pas céder à cette folie, je t’en prie…

Le dernier homme de la maison retourna les yeux vers sa mère, après avoir observé une nouvelle fois la détermination dans les yeux de sa sœur.

- Tu ne pourras rien y faire, maman… Sa décision est prise, lança-t-il.

Un sourire satisfait s’afficha alors sur le visage d’Alys. Son frère acceptait sa décision, et était prêt à s’occuper de sa mère en son absence. Celle-ci quitta la pièce en pleurs pour se rendre quelques temps dehors, sans même jeter un regard vers sa fille.

- Elle s’en remettra, confia le frère.

Alys partit donc prendre son baluchon. Elle s’était déjà apprêtée en vue du voyage, de telle sorte que tout ceci fut relativement rapide. Juste avant de partir, elle enlaça son grand frère une dernière fois, puis se dirigea vers l’extérieur pour tenter de dire au revoir à sa mère. Celle-ci était assise sur une terrasse en bois située à l’arrière de la maison, et fixait l’horizon d’un air perdu. Sans dire un mot, Alys s’approcha d’elle par derrière et la serra dans ses bras.

- Ne t’inquiète pas, je reviendrai…

La mère laissa échapper encore quelques larmes. Elle dût se rendre à l’évidence : il était grand temps pour sa fille de prendre sa vie en main, de s’émanciper et de suivre ses propres objectifs. Ne désirant pas la quitter en mauvais termes, la mère se retourna vers Alys et la gratifia d’un sourire timide.

- Fais bien attention à toi…

- Compte sur moi ! lui rétorqua joyeusement la fille à la tresse.

Peu de temps après, les trois membres de la famille se rejoignirent sur le devant de la maison. Alys leur fit un dernier signe avant de se rendre vers la caserne pour retrouver Rin et Len. Peut-être finirait-elle par en apprendre davantage sur l’histoire de sa famille, et sur ce qui était arrivée à son père pendant la guerre ? Elle ne l’avait pas dit directement, mais il s’agissait là d’un des éléments qui l’avait poussé à suivre Miku et la garde royale.

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Rin et Len étaient assis côte à côte face au bureau de Miku, qui, elle, se tenait debout accompagnée de Yuma et Gumi. Les paquetages des cinq futurs voyageurs étaient quasiment prêts dans un coin de la pièce, et la commandante était déjà partie saluer le responsable de la caserne d’Uchi avant son départ. Chaque lieutenant tendit à son élève un sac de taille moyenne.

- Voici vos uniformes de recrues. Vous me ferez le plaisir de les enfiler dès notre arrivée à Kyôu. Il faudra vous présenter correctement devant la Reine Luka, répéta une nouvelle fois Miku.

- Parce qu’on va vraiment rencontrer la Reine ? s’étonna Rin.

- Oui. D’habitude, les nouvelles recrues n’ont pas ce privilège. Mais vu votre statut un peu… particulier, on va dire, je pense qu’il serait de bon ton de vous présenter à elle. Elle suit de très près l’enquête sur les meurtres des chefs de village, vous savez… continua la patronne de la garde royale.

- En quoi ils sont si importants ? demanda Len.

Miku eut soudain le visage marqué par l’étonnement. Bien sûr, les jumeaux lui avaient indiqué être amnésiques (et encore, elle n’était pas encore véritablement certaine de cela, mais avait décidé de jouer le jeu), mais comment pouvait-on oublier quelque chose comme ça ? Pourtant, elle se décida tout de même à leur fournir quelques explications.

- Les sept chefs de village de Kuni sont les personnes les importantes de l’île. Ce sont eux qui siègent au Conseil des Sages, et prennent les décisions pour le pays, en concertation avec la Reine, bien sûr. S’attaquer aux chefs de village, c’est s’attaquer au pouvoir en place, lança Miku.

Rin et Len s’échangèrent un regard. Ils venaient de comprendre pourquoi une personne de leur monde se mettait à assassiner ces leaders locaux. Cette perspective ne les enchantait guère. Celle-ci pourrait les mettre dans une situation encore plus délicate : si leur secret était dévoilé, et que l’on découvrait l’origine supposée du tueur, les responsables de la garde pourraient vite céder aux amalgames. Ils choisirent donc de rester prudents, et de ne pas tout dévoiler d’entrée de jeu. Leur enquête pourrait éventuellement encore leur faire d’énormes surprises.

L’entretien terminé, chacun récupéra son bagage, et rejoint la grande diligence, tirée par quatre chevaux noirs et stationnée devant la caserne. Alys attendait le groupe à cet endroit. A la vue de son amie, Rin ne put s’empêcher de lui sauter dans les bras, comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des mois. Dans cette atmosphère difficile, il était agréable pour les Kagamine de retrouver leur amie, même si elle l’était depuis peu de temps. Len lui adressa une fois de plus un salut timide, contré cependant par un large sourire qui trahissait son bonheur. Il était particulièrement heureux de la voir aussi, et il se réjouissait également de compter une amie dans cette aventure.

Le groupe monta alors un par un dans la diligence, les deux lieutenants de Miku fermant la marche, alors que leur patronne était montée en premier. Celle-ci était assez imposante pour six personnes, et était composée de sièges en cuir rouge. Le confort était assez rudimentaire, mais c’était le cas de la plupart des véhicules de ce monde. Le soleil se trouvait encore haut dans le ciel, lorsque la carriole quitta le village d’Uchi. Alys, de son côté, jeta un dernier regard vers son hameau d’origine, et se retourna ensuite, l’esprit fixé vers l’avenir.

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