Sekai Chronicles #1 : Alys

Publié le par Jyôka Ryu

Sekai, 16 ans avant l'arrivée des Kagamine.

 

Dans la cour, les cerisiers se mettaient à fleurir abondamment et à revêtir leur belle couleur rose caractéristique. Quelques feuilles s'envolaient çà et là, et venaient délicatement se poser sur le sol argileux qui recouvrait toute l'étendue. Au milieu de l'espace se tenaient trois personnes, habillées en kimono traditionnel. Le premier, âgé d'une quarantaine d'années, s'était placé devant ses deux enfants. L'aîné, Syla, était âgé de sept ans. Le garçon écoutait attentivement le discours de son père, debout aux côtés de sa soeur, Alys. La jeune fille souriait ; elle appréciait ses moments de partage avec sa famille. Elle écoutait d'une oreille les conseils que prodiguait son père à son frère, en silence.

Ce même rituel se répétait tous les jours, durant une à deux heures. Monsieur Vo se chargeait de transmettre son savoir à ses héritiers. Si Syla commençaient déjà à se faire une idée de l'importance que cet entraînement avait pour sa famille, Alys se révélait encore naïve, du haut de ses cinq ans. En somme, elle assistait à ces séances plus par habitude, non pas qu'elle les détestait, elle ne comprenait pas encore tout à fait leur objectif.

Syla se lança ensuite subitement vers son père, en prenant appui avec son pied droit sur le sol. Lorsqu'il était en l'air, une lueur jaune s'échappa de sa main, et le jeune garçon tenta de frapper son paternel à la poitrine. Celui-ci se défendit: il joint les mains, puis un halo mauve annihila l'attaque de son fils. Les deux hommes continuèrent à s'affronter pendant plusieurs joutes amicales, sous le regard amusé de la jeune fille, qui jouait de temps à autre avec sa longue tresse.

- Bien, Syla, tu as fait de bons progrès... Bravo ! lança le père. 

Merci, se contenta de répondre le garçon.

Puis, la jeune fille interrompit soudainement leur conversation:

- Papa, papa ! Quand est-ce que je serai capable de faire comme vous ?

Monsieur Vo éclata de rire, fier de voir autant de fougue chez sa progéniture.

- Patience, Alys. Ton tour viendra. Tu es encore trop jeune pour que le Koryu n'apparaisse chez toi...

- Oh, zut, alors, rétorqua-t-elle dans un caprice. « J'aime bien observer les couleurs qui sortent de vos mains, je trouve ça joli. Je veux faire comme vous ! » ajoutait-elle naïvement.

Les deux hommes se gaussèrent ensemble, avant que le père ne prenne sa fille dans les bras et l'enlaça pendant quelques instants.

Soudainement apparut au fond de la cour, sur la petite terrasse en bois qui s'étalait devant la maison, la mère de famille, accompagnée d'un visiteur pour le moins surprenant. Monsieur Vo reposa immédiatement sa fille par terre et partit saluer respectueusement son hôte.

- Monsieur Oji, bienvenue. C'est un vrai plaisir de vous accueillir ici.

- Merci Vo, vous me flattez, répondit le chef de village.

- Serait-ce indécent de vous demander l'objet de votre visite, si plaisante soit-elle.

- Pas du tout, sourit Oji. « Je dois juste vous parler en privé. C'est important. Pourrions-nous nous éclipser quelque peu ? »

- Bien sûr ! lâcha Monsieur Vo. Puis, il se tourna vers sa femme. « Chérie, tu veux bien nous préparer du thé, s'il te plaît ? »

La maîtresse de maison s'exécuta, tandis que le père dût mettre fin à l'entraînement de ses enfants. Ceux-ci furent déçus, mais surtout curieux de découvrir pourquoi le chef du village d'Uchi, l'un des plus importants Sages du Conseil, s'était invité chez eux.

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Les deux hommes s'étaient installés à genoux devant la table basse du petit salon. La mère d'Alys leur avait apporté une théière remplie, ainsi que deux tasses de leur plus beau service à thé. En effet, on ne recevait pas le chef du village tous les jours. Puis, la dame s'éclipsa et partit rejoindre ses deux enfants, qui jouaient calmement dans leur chambre à l'étage.

En bas, Monsieur Vo versa tranquillement le thé à son invité, qui n'avait pas encore prononcé un seul mot. Devant ce silence pesant, le praticien du Koryu se décida à entamer la conversation.

- Bon, que voulez-vous me dire ?

Oji sirota tranquillement son thé, et complimenta la maîtresse de maison pour son goût exquis. Puis, il en vint au fait.

- Vo, tu sais que nous sommes en guerre ?

- Je sais que l'Armée royale cherche à écraser la rébellion de la Guilde des Magiciens, si c'est ce que vous voulez dire.

Le monde de Sekai était composé de plusieurs ethnies: l'une d'entre elles était ainsi porteuse de pouvoirs magiques. Cette population représentait une minorité dans ce monde, et était parvenue à se frayer une place au sein même de la société civile. Pour faire valoir leurs droits et pour pouvoir exercer une politique commune, la Guilde des Magiciens fut créée. Son chef était chargé de nouer de bonnes relations avec les pouvoirs en place dans chaque pays, afin que tout ce beau monde puisse vivre en harmonie.

Toutefois, quelques mois auparavant, un nouveau chef avait pris le pouvoir au sein de la Guilde. La politique de ce jeune homme, Utatane Piko, différait par de nombreux points avec celle de ses prédécesseurs. Plutôt que de travailler de concert avec les autorités en place, il était d'avis que les Mages devaient prendre leur destin en main, et prendre par conséquent le pouvoir. Son discours trouva écho auprès de quelques franges de la Société des sorciers, ce qui mena à une rébellion.

Le vieux Oji reprit ensuite la parole et posa une question particulièrement énigmatique à Monsieur Vo:

- Dans quel camp te situes-tu, Vo ?

- Voilà une façon bien directe de me poser la question, chef !  s'étonna l'homme.

- Et donc ?

Vo prit une profonde respiration; sa réponse allait s'avérer bien plus compliquée que le vieux Sage ne le pensait.

- Je suis un praticien du Koryu. Cet art repose sur une sorte de magie, donc on peut en déduire que ma famille, moi, ainsi que tous les autres adeptes de ce style de combat sommes des magiciens.

Le visage du chef changea subitement de couleur. Il n'appréciait pas le chemin sur lequel son interlocuteur s'embarquait.

- Cependant, nous sommes un peu à part, continua-t-il. « La Guilde ne nous considère pas comme faisant partie de leur cercle... Pour eux, nous pratiquons ce qu'ils appellent une "Magie inférieure" ».

Cette dernière affirmation, bien que particulièrement sombre, rassura le chef du village, qui laissa le soin au combattant de continuer son explication.

- Pourtant, le sentiment anti-mage augmente dans le pays, à cause de la guerre, et nous en souffrons aussi. De telle sorte que nous avons décidé, tous les adeptes de l'île de Kuni, de faire profil bas.

- Vous vous cachez, en définitive ? conclut Oji.

- Pour vivre heureux, vivons cachés, comme on dit... confirma Vo. « Notre objectif n'est pas de choisir formellement un camp, mais de protéger nos familles. Elles souffrent déjà bien assez comme cela... »

A ce moment, une petite fille fit irruption dans la pièce, troublant la tranquillité des deux hommes.

- Papa, papa, qu'est-ce qu'il te veut le vieux monsieur ? demanda Alys.

Oji éclata de rire devant la gêne de son hôte, qui s'excusa plusieurs fois. Monsieur Vo tenta bien de renvoyer sa progéniture gentiment dans sa chambre, mais celle-ci ne voulait rien entendre, et désirait rester avec son père.

- Laisse-la. Elle ne me dérange pas, avoua Oji.

- Youpi !  cria Alys en se dirigeant vers les genoux de son père.

La discussion continuait. Vo fit état des épreuves auxquelles les membres de son clan devaient faire face chaque jour. Il en était même arrivé à la décision de cacher son pouvoir, même s'il était toujours heureux de l'apprendre à ses descendants. Il considérait cela comme une sorte d'héritage familial.

- Justement, si je te donne la possibilité de faire changer tout ça. Qu'en penses-tu ? proposa Oji.

- Je me demande bien comment faire.

- Le Roi de Kuni pense à demander publiquement l'aide des adeptes du Koryu, pour l'aider à mener cette guerre. Une fois à nos côtés, tous les praticiens ne connaîtront plus ce problème de rejet. En gros, il vous demande de rejoindre son armée.

Vo sursauta, puis patienta quelques secondes. Il demanda aussi à Alys de rejoindre sa mère dans la pièce d'à-côté. La décision qu'il s'apprêtait à prendre allait être une des plus difficiles de sa vie.

- Vous êtes bien naïf, cher leader. Qu'est-ce qui vous fait penser que vous pouvez changer l'opinion publique d'un seul coup ?

- Ce n'est pas à moi de la changer, je n’ai pas ce pouvoir, rétorqua Oji. « Mais toi, tu peux le faire. Vous pouvez tous le faire. Il est temps de choisir votre camp. D'après ce que je sais, les adeptes du Koryu de l'île Tokai ont, en plus, déjà décidé de rejoindre les Magiciens dans leur lutte. »

Cette dernière révélation eut l'effet d'un électrochoc dans l'esprit du père. Cette décision n'allait pas être sans conséquences. Désormais, tous les praticiens allaient passer pour des ennemis, dans toute la société.

- Laissez-moi le temps d'y réfléchir. Ce n'est pas une décision que je peux prendre à la légère, confia Vo.

- Je comprends... Je te laisse pour aujourd'hui. Fais-moi savoir quand tu t'es décidé, lança le chef en se relevant. Puis il quitta tranquillement la maison, après avoir salué tous les membres de la famille respectueusement.

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L'esprit de Monsieur Vo était resté embrouillé toute la nuit par la proposition de son chef de village. Bien sûr, celui-ci disposait de solides arguments, et le père ne pouvait pas rester insensible à l'occasion qui lui été donnée de changer la réputation de tout son clan. Mais cela signifiait également qu'il devait abandonner sa famille, et par ces temps de guerre, cela était particulièrement déchirant pour lui.

Toutefois, comme à son habitude, il avait commencé l'entraînement de ses deux enfants en ce début d'après-midi. Il se disait que cela pouvait également lui permettre de se changer les idées, et de passer un bon moment en famille. Syla était déjà présent dans la cour, et pratiquait les mouvements que son père lui avait appris la veille. De temps à autre, on pouvait apercevoir une petite lueur s'échapper de ses mains ou de ses pieds.

Alys venait à peine de sortir de la maison, et se dirigea directement vers son père, le sourire aux lèvres.

- On y va, papa ?

- Oui, Alys. Tu peux commencer par pratiquer les mouvements de bras que je t'ai montrés la semaine passée. On va voir si tu t'en souviens, lui lança son père sur un ton de défi.

- Bien sûr !

La jeune fille s'exécuta et pratiqua à la perfection toutes ses prises. Pour une fillette de cinq ans, ses mouvements étaient particulièrement précis, ce qui étonna beaucoup son père. A son âge, même Syla ne montrait pas de progrès aussi rapides.

Soudainement, un halo orange se mit à tournoyer autour de la main droite de la jeune fille à la tresse. Celle-ci s'arrêta tout de suite, quelque peu effrayée par ce phénomène. Son père accourut immédiatement auprès d'elle.

- Ça alors ! Ton pouvoir s'est déjà réveillé ?

- Et c'est bien ça, papa ? demanda la fillette.

- Oui, bien sûr... Tu es une vraie guerrière de talent maintenant... lui annonça son père comme pour la rassurer.

Ensuite, alors que ses deux enfants avaient recommencé à s'exercer, Monsieur Vo s'écria soudainement :

- On rentre ! C'est tout pour aujourd'hui.

Puis, il rentra à l'intérieur de son habitation la mine basse, sans dire un seul mot.

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Le dîner s'était déroulé de façon relativement calme, Vo n'ayant quasiment pas prononcé une parole durant tout le repas, et s'étant contenté de fixer un point non défini. Les évènements de ces derniers jours le travaillaient. Le discours du chef Oji commençait à le faire réfléchir: au fond, quel monde souhaitait-il pour ses enfants ? En tant que représentant de tous les adeptes du Koryu, il avait le pouvoir, même s'il en était incertain, de changer la perception de la population sur les Mages et les Koryuistes. La révélation d'Alys naviguait aussi dans son esprit. Elle aussi avait découvert son pouvoir, comment allait-elle supporter d'être une paria tout le long de sa vie ?

Le repas étant terminé, Monsieur Vo prit tranquillement une tasse de thé dans son salon, alors que la mère de famille avait raccompagné les enfants dans la chambre. Lorsqu'elle redescendit, elle se plaça directement aux côtés de son époux et le serra fort dans ses bras:

- Je vois que quelque chose te tracasse, chéri...

Vo garda le silence. Son épouse l'observa quelques instants, puis lui fit comprendre qu'il était temps de se confier.

- C'est ce monde... Quelque chose ne tourne pas rond... Nous sommes victimes de discrimination à cause de notre pouvoir... Les gens d'ici ont peur de nous...

- Et que veux-tu faire ? Rallier la rébellion des Mages ? demanda sa femme en panique.

- Non, absolument pas ! C'est à cause de ce malade de Piko que nous en sommes là. Le but était que tout le monde puisse vivre en harmonie. Non... Je pensais plutôt à l'autre option...

La mère d'Alys ne répondit pas, mais son silence se montra particulièrement révélateur.

- Tu ne l'as pas vue... ajouta Vo. « Alys aussi a révélé son pouvoir... »

Il marqua un instant de pause, puis reprit:

- Oji m'a fait une proposition. Le Roi veut que les adeptes du Koryu aident l'armée royale à combattre les Mages. De cette façon, selon lui, nous serons mieux vus dans la société...

- C'est une façon bien naïve de voir les choses. On ne change pas le comportement des gens d'un claquement de doigts ! rétorqua la mère.

- Tu as raison, mais si ça pouvait aider ? Cela permettrait au moins à nos enfants de vivre dans un monde moins pourri.

Il reprit ensuite une gorgée de thé, et déposa délicatement la tasse sur la table basse en bois.

- Je pense que je vais accepter sa proposition... De toute façon, nous ne pouvons pas rester éternellement les bras croisés. En plus, ils ont besoin de nous: les adeptes de l'île Tokai ont officiellement rejoints les rangs des Mages.

- Ces rapaces... gloussa la mère.

- Je dois le faire, pour Syla, pour Alys, pour leur avenir...

Le silence marquait les ténèbres profondes qui recouvraient toute la maison. Dans la pénombre, Vo embrassa langoureusement sa femme, comme s'il s'agissait de l'une des dernières fois.

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Le lendemain, Monsieur Vo avait fait part de sa décision à son chef de village, lequel avait accueilli la nouvelle avec une grande joie. Il s'était d'ailleurs directement attelé à envoyer un message par corbeau au Roi.

Plus tard, le combattant avait convié tous les pratiquants de l’île au village d’Uchi  afin de leur exposer la situation et la majorité s'était ralliée à son avis. Il n'était en effet pas sûr pour l'avenir du pays de laisser un fou comme Piko diriger ce monde. Il fallait écraser ce coup d'état le plus rapidement possible. De plus, Vo avait également fait part à ses collègues de sa réflexion à propos des conditions de vie des Mages à Sekai. Selon lui, bien que les Koryuistes de l'île Tokai s'étaient rangés du côté de la Guilde des Magiciens, il valait mieux prêter allégeance à la royauté de Kuni, et ainsi envoyer un message fort à la population: « nous combattons à vos côtés, nous mettons nos aptitudes à votre service ». Au final, un escadron d'assez bonne taille, remplis de guerriers entraînés, s'était rassemblé dans le petit hameau du sud de l’île, et s'apprêtait à partir pour Kyôu, la capitale.

L'esprit de Vo était encore occupé par une ribambelle d'interrogations. S'il était maintenant persuadé d'avoir fait le bon choix, il se demandait encore comment expliquer cela à ses enfants. En effet, il était très ardu d'aborder une matière aussi difficile et délicate. En outre, il ne désirait pas que l'émotion prenne  le pas chez lui quand son départ arriverait, cela ne causerait que douleurs supplémentaires à Alys et Syla. Mais comment leur expliquer ?

L'heure était venue. Le groupe de pratiquants s'étaient rassemblé sur le forum du village où plusieurs diligences les attendaient pour faire route vers le Palais Royal, où le Roi leur avait accordé une audience exceptionnelle. Le but étant également de peaufiner leurs stratégies de batailles, et d'utiliser au mieux leurs aptitudes en combat.

Alys et Syla se tenaient de part et d'autre de leur mère, alors que Vo se trouvait juste devant eux. Il jeta un œil à la carriole et au cocher qui patientait. Ce moment s'était révélé encore plus difficile qu'il ne le pensait. Il s'agenouilla à hauteur de ses enfants, puis ferma les yeux, et attendit quelques instants. Durant plusieurs heures, il s'était imaginé pléthore de discours à exposer à ses enfants, mais aucun d'entre eux ne lui apportait entière satisfaction. Il décida donc de leur parler franchement, même si son message pouvait paraître décousu.

- Les enfants, il faut que je parte. Le Roi a besoin de moi pour protéger le pays, contre une lourde menace...

Alys l'écoutait attentivement, mais Syla se mit déjà à l'interrompre. Il avait déjà saisi le sens de son message:

- Le Roi a besoin de tes aptitudes, du Koryu, c'est ça ?

- Oui, mon fils. Il faut que vous sachiez une chose. Je pense que le destin nous a fait cadeau de notre don, afin que nous puissions protéger les autres. C’est mon devoir d’aller là-bas.

Syla acquiesça. Puis, Vo se tourna vers Alys:

- Ma princesse, ton don vient seulement de se réveiller. Je veux que tu t'entraînes avec ton frère, et ne sois pas trop dure avec lui, plaisanta-t-il. « Enfin... sachez que je fais cela aussi pour vous protéger, et que dans tous les moments difficiles, une seule image me viendra en tête : l'image de vous trois réunis. Tant que je pense à vous, il ne pourra rien m'arriver. »

Ensuite, le père serra ses enfants dans ses bras si fort qu'Alys parut étouffer. Et pourtant, elle en voulait en aucun cas se détacher de l'étreinte de son paternel, souhaitant même que ce moment dure des heures.

Vo se releva, et embrassa sa femme encore une fois: « J'essaierai de vous envoyer le plus de messages possible... Prenez soin de vous ! » Et il s'éloigna vers le carrosse qui le menait vers la capitale, vers l'inconnu.

La place du village était bondée de familles qui voyait un membre partir, sans savoir ce qu'il adviendrait de lui. De nombreux habitants anonymes s'étaient également donné rendez-vous à cet endroit, par soutien. Alors que les chevaux attelés quittèrent la place, puis le village, Alys fixa son regard sur les remparts d'Uchi, puis observa le ciel:

- Courage papa, et fais attention à toi...

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La Grande Guerre Magique avait encore fait rage durant une année complète. Diverses alliances et trahisons avaient jalonné son cours, d'un côté comme de l'autre. De nombreux combats meurtriers avaient eu lieu. Le confit avait ensuite prit une ampleur mondiale, quand tous les pays avaient décidé d'y prendre part; la Guilde des Magiciens était en effet présente dans tout Sekai et menaçait l'intégrité de tous les pouvoirs en place.

Les Mages, par un habile jeu de conquêtes et d'alliances, étaient parvenus à prendre le contrôle de tout le Nord de la carte. Ils avaient pris l'ïle Yamanami, dont l'armée était faible et peu encline à se battre, et avaient finalement conclu un accord avec le gouvernement de l'île Tokai. La bataille finale prit finalement place dans la capitale de la grande île nordique, que les autres pays cherchaient à libérer, et où la Guilde avait établi son siège définitif. Les deux camps s'affrontèrent durant des jours. D'une part, les partisans de la Guilde, accompagnés par ce qui restait de l'armée de Yamanami et les traîtres de l'île Tokai, et d'autre part, les soldats des quatre autres pays de Sekai, qui s'étaient regroupés sous une seule et même bannière.

De son côté, le petit village d'Uchi, sur l'île de Kuni, avait plutôt bien résisté à la guerre. Sa position au sud du pays, en plein centre de la zone contrôlée par la coalition des quatre pays le rendait plutôt bien protégé. Quelques alertes parvenaient jusqu'au hameau de temps en temps, ravivant l'inquiétude des habitants. Appréhension qui n'avait jamais quitté la famille d'Alys, toujours préoccupée par le départ du père au combat. Monsieur Vo avait tenté tant bien que mal de garder le contact avec sa famille, mais cela faisait tout de même plusieurs mois qu'aucune lettre ou qu'aucun message n'était parvenu jusqu'à eux. La mère essayait de cacher son tourment à ses enfants, mais ceux-ci n'étaient pas dupes. Pis, ils avaient parfaitement connaissance du monde dans lequel ils vivaient. Le fait de grandir en temps de guerre leur avait apporté une certaine maturité, si bien qu'ils étaient totalement conscients du guêpier dans lequel se trouvait leur père. Syla avait toutefois continué à entraîner Alys, qui fournissait davantage d'énergie durant les sessions d'entraînement, comme pour exprimer un respect envers Monsieur Vo.

Au final, la nouvelle parvint au village. L'Alliance des quatre pays avait finalement remporté le conflit au prix de lourds sacrifices, et était parvenue à enfermer la Guilde des Magiciens sur l'ïle Maho. La Grande Guerre Magique était désormais terminée. De nombreuses scènes de liesse parcouraient toute l'étendue de Sekai. Les fêtes battaient son plein. Pourtant, dans un petit coin du village d'Uchi, la famille d'Alys ne se laissa pas entraîner par la joie, et attendait patiemment le retour du chef de famille. Plusieurs jours passaient, ravivant l'inquiétude de tous les membres. Jusqu'au jour où, dès l'aube, un étranger se mit à frapper à la porte de la maison.

Il s'agissait d'un homme plutôt bien bâti, équipé de cheveux turquoises, et affublé d'une armure de couleur sombre en cuir. Il avait bien fière allure, bien que son visage trahisse une envie de fondre en larmes soudainement. L'homme balbutia:

- Vous êtes bien la femme de Monsieur Vo ? commença-t-il timidement.

- Oui, Monsieur... Excusez-moi, mais qui êtes-vous ?

- Je suis le commandant de la Garde Royale de Kuni...

Alys et Syla avaient entre-temps rejoint leur mère sur le pas de la porte, et saluaient poliment l'étranger.

- Je suis désolé de vous annoncer cela de cette manière. Mais, durant la dernière bataille, Monsieur Vo, votre mari, a malheureusement été tué...

Les deux enfants éclatèrent alors en sanglots. Toutefois, la mère voulut rester digne. Intrinsèquement, elle s'était habituée à cette idée. Le fait de n'avoir aucune nouvelle dans les jours qui avaient suivi la fin de la guerre était déjà un signe. Au fond d'elle, elle espérait revoir son époux franchir timidement la porte de la maison et prendre ses enfants dans ses bras, comme si de rien n'était. Mais la raison la poussait à considérer que cette idée n'était qu'utopie.

- Votre mari était l'un des hommes les plus courageux que je n'ai jamais connu. Il a perdu la vie lors d'une mission visant à déstabiliser l'ennemi. Sans son intervention, nous n'aurons jamais pu remporter cette guerre.

Le fait que le commandant se mit de parler de son homme au passé fit couler quelques larmes sur le visage de la mère d'Alys, qui, par politesse, proposa au guerrier de prendre le thé dans le salon. Le commandant accepta, ne désirant pas laisser cette pauvre famille seule, directement après leur avoir annoncé cette terrible nouvelle. Il entra donc dans la maison, en silence, tandis que la matrone prépara sa boisson en compagnie de ses enfants.

Il m'a également chargé de vous remettre cette lettre. Malheureusement, il n'a pas pu vous l'envoyer juste avant de partir en mission.

Le commandant posa la lettre sur la table, patienta encore quelques instants, insistant encore sur la bravoure du pratiquant du Koryu qui venait de quitter ce monde, puis se vit dans l'obligation de prendre congé.

Quelques minutes plus tard, les trois membres restant de la famille se réunissaient au coin du feu, pour lire ensemble ce qui représentait le dernier message de Monsieur Vo:

"Ma famille adorée,

La lutte est âpre en ce moment. Les temps sont difficiles pour l'Alliance des quatre pays, et nous sommes sans arrêt mis sous pression. Pourtant, aucune douleur n'est plus lancinante que celle de me trouver loin de vous actuellement. De nombreuses choses me manquent sur le champ de bataille: les séances d'entraînement avec les enfants, nos batailles de boules de neige avec Alys quand l'hiver arrivait, nos moments calmes rien qu'à deux, ma chère femme. Que ne donnerai-je pas pour ne serait-ce que vivre une seule minute de ces moments ?

La Guerre devrait pourtant toucher bientôt à sa fin. Nous allons tenter une dernière stratégie, mais celle-ci s'avère très dangereuse. Par conséquent, je ne sais pas ce qu'il adviendra de moi. S'il devait m'arriver quoi que ce soit, sachez qu'à chaque moment difficile, le simple fait de penser à vous, votre simple image dans mon esprit suffisait à me redonner du courage. D'un coup, je savais pourquoi je m'étais embrigadé dans cette guerre. Je voulais protéger l'avenir de nos enfants. A aucun moment, je n'ai regretté mon choix, car je l'avais fait en âme et conscience, pour vous protéger.

S'il m'arrivait de ne plus vous revoir (et cette idée me fait terriblement mal au cœur), je voudrai vous faire passer ce message, surtout à vous, Alys et Syla: ne vivez pas votre vie avec des regrets, et n'ayez pas honte de ce que vous êtes. Vous faites partie de la noble famille des Koryuistes et vous pouvez en être fier. Gardez courage, vous êtes assez forts pour vous en sortir dans ce monde, et vous avez le pouvoir d'accomplir de grandes choses.

A ma chère femme, sache que j'ai chéri chacun des instants passés avec toi. Je sais que, quoi qu'il m'arrive, tu parviendras à éduquer nos jeunes enfants de la meilleure des manières. Enfin, et je crains tellement que ce soit la dernière possibilité pour moi d'écrire ces mots: je t'aime, je vous aime tous...

Votre père, votre mari dévoué.

Vo."

Alys, Syla et leur mère avaient lu cette lettre, dernier témoignage de l'homme qu'ils considéraient comme le plus grand, dans le calme. Puis, les larmes coulèrent à flots une fois qu'ils eurent terminés. Pourtant, les mots écrits sur cette simple lettre résonnaient déjà dans leur esprit. La meilleure façon de rendre hommage au père de famille était de respecter ses souhaits.

D'ailleurs, ces mots refirent surface dans la tête d'Alys, le jour où elle se décida de partir pour Kyôu avec les jumeaux Kagamine, en suivant ainsi le vœu de son père. Jamais aucun regret.

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