Sekai Chronicles #2 : Genshine Kyuu et Roku (1ère partie)

Publié le par Jyôka Ryu

12 ans avant le chapitre 1.

Le faste régnait dans cette demeure. La maison bourgeoise était composée d'une bonne dizaine de pièces, chacune étant décorée avec soin par la maîtresse de maison. On entrait dans ce foyer par un immense hall, qui donnait ensuite sur toutes les pièces du rez-de-chaussée: le salon, la cuisine, le bureau, etc. Dans le fond se trouvait un immense escalier en marbre permettant d'accéder aux deux étages supérieurs. Au dernier niveau se trouvait la salle de jeux des deux jeunes enfants de la famille. Les jumeaux, Kyuu et Roku, étaient surtout remarquables par leurs cheveux de couleur verte, assez rare, et par leur calme apparent pour de si jeunes garçonnets. Ils dessinaient en silence, à même le sol, sous l'œil attentif de leur mère, qui souriait. Cette femme était particulièrement fière de ses jumeaux, et avait arrêté toute activité professionnelle afin de s'atteler à leur éducation. Leur niveau de vie permettait cela. Son mari, le père des jumeaux, était un dirigeant de grande entreprise, et avait fait fortune dans l'électronique. Celui-ci avait pu flairer le potentiel de cette activité, et s'était dévoilé comme un précurseur. Kyuu et Roku étaient donc des fils de bonne famille, dont le destin était somme toute de reprendre l'entreprise de leur paternel. Le revers de la médaille était que celui-ci se trouvait dès lors rarement à la maison. Toutefois, leur mère bien aimée était toujours présente pour eux.

Kyuu se releva rapidement, et se dirigea d'un pas décidé vers le fauteuil de sa mère, suivi de près par son cadet:

- Regarde mon dessin, Maman, lança-t-il naïvement.

L'aîné s'était concentré à représenter sa maison, de bien belle manière il faut dire, et s'était attelé à dessiner son frère et lui en train de s'amuser dans le jardin.

- C'est très joli, mon petit Kyuu. Je vois que tu aimes bien dessiner ton frère !

Roku s'empressa donc de montrer également son œuvre. Quatre personnes se trouvaient sur le dessin, sous un ciel bleu et ensoleillé. Les parents se tenaient par la main, et de part et d'autre étaient placés lui et son frère. Une famille unie, en somme.

- Quel magnifique dessin Roku ! Venez, je vais les accrocher sur le mur là-bas. Il faut exposer vos œuvres, mes chéris.

Ils suivirent leur mère dans un coin de la pièce, où elle se décida à accrocher les différents portraits. Plusieurs dessins des jumeaux se trouvaient déjà à cet endroit. Sur le chemin, Kyuu adressa la parole à son frère.

- Pourquoi tu as dessiné Papa ? Il n'est jamais là, de toute façon, demanda-t-il.

- Maman dit juste qu'il doit travailler beaucoup... Tiens, on devrait l'attendre devant la porte, ce soir ! Ça lui fera plaisir ! proposa Roku.

- Moui, hésita Kyuu. « Ça tombe, il ne viendra juste pas... »

- Mais si, allez viens...

L'aîné éprouvait d'énormes difficultés à refuser quelque chose à Roku, surtout avec tant d'insistance. Bien que, selon lui, cette démarche s'annonçait inutile, il capitula et accepta d'attendre son père rentrer du travail.

Ainsi, ils se positionnèrent, fin prêts, devant l'énorme escalier du hall. L'après-midi touchait à sa fin, leur père n'allait certainement pas tarder à pointer le bout de son nez.

Le cliquetis incessant de l'immense pendule du hall donnait l’impression de faire s'allonger le temps. Les minutes paraissaient des heures. Cependant, cela n'annihilait en rien la patience de Roku, qui était toujours plein d'espoir de voir son père franchir le pas de la porte d'un instant à l'autre. Kyuu était plus mesuré, mais n'abandonnerait pas son frère. De ce fait, ils continuaient à patienter calmement, la main dans la main.

Les heures passaient. La nuit était tombée, si bien que les jumeaux avaient fini par tomber dans les bras de Morphée. Et pourtant, toujours aucune trace de leur père. Leur mère, qui les avait observés doucement et tendrement jusque-là, les prit dans ses bras et les emmena vers leur lit. En sortant de la chambre à coucher, elle poussa un soupir de dépit. Le chef de famille allait encore rentrer trop tard, et s'était une fois de plus montré absent.

***

Et la vie continua ainsi; la présence du père de Kyuu et Roku étant toujours aussi rare, les jumeaux passèrent leur vie en compagnie de leur charmante mère et des quelques domestiques engagés par la famille. Au final, les garçons s'y étaient habitués, même le cadet, bien qu'il semblait en souffrir davantage.

Puis, un jour, alors qu'elle déambulait au rez-de-chaussée de la maison en compagnie de ses précieux enfants, la mère s'effondra soudainement sur le sol. Roku fut paniqué, et se mit à crier. Kyuu, inquiet mais plus réservé, se pressa d'aller prévenir un des employés de la maison qui emmena la mère dans sa chambre qui appela un médecin sur le champ. L'auscultation paraissait durer des heures pour les jumeaux. Bien qu'ils n’aient que quatre ans, ils se rendaient bien compte de la gravité de la situation. Quelques instants plus tard, le docteur sortit de la chambre en compagnie de la gouvernante. C'était un homme mince d'une assez grande taille, qui impressionnait par son sérieux. Il salua les garçons aux cheveux verts d'un air grave puis prit congé. Les jumeaux n'osaient pas pénétrer dans la pièce où se trouvait leur mère alitée, et attendirent le retour de la gouvernante. Celle-ci leur fit signe d'entrer. Ils purent alors observer que leur mère avait repris connaissance. Elle avait cependant un teint blafard, des cernes énormes s'étaient formés sous ses yeux, et elle éprouvait des difficultés à parler. Toutefois, elle voulait plus que tout prononcer quelques mots à l'égard de ses garçons:

- Ne vous inquiétez  pas, mes chéris... Maman ira bientôt mieux...

Roku sourit. Ces paroles, quoique peu prolixes, lui avaient redonné espoir. Kyuu était plus mesuré, et se mit à poser des questions sur ce qu'avait annoncé le médecin quelques minutes plus tôt.

- Tout va bien, Kyuu... Je vais m'en remettre...

L'aîné acquiesça. Il était néanmoins difficile de dire si cette expression permettait juste de rassurer sa parente, ou s'il croyait réellement qu'elle puisse se remettre de sa maladie.

Les jumeaux demeurèrent plusieurs dizaines de minutes au chevet de leur mère, puis quittèrent la chambre, afin qu'elle puisse se reposer.

Dans le couloir, Kyuu pesta:

- Et Papa n'est toujours pas là... On ne l'a pas prévenu ?

- Il doit être occupé, excusa Roku. 

Ce n'est pas une raison ! Maman est malade, c'est plus important !

Dans la chambre, la gouvernante avait calmement refait le lit de sa patronne, et l'aida à s'installer:

- Pourquoi ne pas leur avoir dit la vérité, Madame ? Vous êtes atteinte d'une maladie grave !

- Ma chère, je ne veux pas les inquiéter... Si mon heure est venue, je veux passer mes derniers temps dans ce monde avec eux, tranquillement...

Cette situation perdura quelques mois. Selon les jours, l'état de la mère était plus ou moins bon. Elle s'était tout de même débrouillée pour organiser la plus somptueuse des fêtes pour le cinquième anniversaire de Kyuu et Roku. Elle pensait que c'était la dernière fois qu'elle pourrait les voir souffler ensemble les bougies de leur énorme gâteau, le sourire aux lèvres. Leur mère les observait, assise sur son fauteuil confortable. Plusieurs camarades des jumeaux étaient présents, l'ambiance était bonne; la matrone se délectait de cette atmosphère. A la fin de la fête, alors que tous les invités avaient pris congé, Kyuu et Roku s'approchèrent de la femme malade, et la serrèrent dans leurs bras, Roku laissant même échapper quelques larmes. Ils avaient passé une excellente journée, si bonne qu'ils ne furent même pas troublés par l'absence habituelle de leur père.

***

Ce jour-là, le ciel était paré de nuages nombreux et gris. Une fine pluie tombait sur les étendues vertes situées çà et là. Un petit groupe de personnes était rassemblé en ce cimetière. Les jumeaux se trouvaient devant toutes les personnes présentes, juste face à la tombe de leur mère bien-aimée. Malheureusement, elle n’avait pas pu survivre à sa maladie.

Ces derniers mois, elle s’était attelée à passer le plus clair de son temps avec ses fils, au sein de la maison familiale. Le paternel était toujours occupé aux affaires de la société, et demeurait absent. Cette situation irritait passablement Kyuu, malgré son jeune âge, mais il fit fi de ses sentiments, par égard pour sa mère. Néanmoins, le ressentiment et la colère qu’il éprouvait envers son père ne s’étaient qu’intensifiés en ce triste jour.

La cérémonie des funérailles se conclut tranquillement. Alors que les invités reprenaient peu à peu leur route, et que leur père avait déjà rejoint sa voiture de luxe, Kyuu et Roku restèrent immobiles devant la tombe de leur mère. Ils se tenaient main dans la main :

- Maintenant, nous sommes seuls, Roku, murmura l’aîné.

- Comment ça ? Papa est toujours là ! Nous devons tenir !

- Celui-là ? Il nous a abandonnés depuis longtemps déjà… Il n’était jamais là, même quand Maman était malade.

- Mais il s’occupera de nous maintenant ! espérait Roku.

- Je ne pense pas, regretta son frère. « Mais, moi… Je ne t’abandonnerai jamais, Roku. Tu es la personne la plus importante pour moi… ». Kyuu faisait preuve d’une maturité étonnante pour son âge.

- Toi aussi, Kyuu…

Puis, ils se retournèrent, toujours main dans la main, et rejoignirent la voiture dans laquelle se trouvait leur père. Ils s’installèrent lentement sur la banquette juste en face de lui, et ne prononcèrent pas un seul mot.

- Mes fils, commença le père. « Je ne peux malheureusement pas vous garder avec moi pour le moment. Je vais vous envoyer chez votre tante, qui s’occupera de vous, le temps que je termine quelques affaires. Quand je serai prêt, vous pourrez revenir à la maison ».

Kyuu gratifia Roku d’un regard empli de signification. Il avait vu juste ; leur père les avait abandonnés.

Pour le moment, les jumeaux rentrèrent à la maison familiale avec leur père. Il leur faudrait plusieurs jours pour rassembler leurs affaires, avant de partir pour la maison de leur tante, la sœur de leur père, située dans le nord du pays. Les domestiques s’affrétèrent donc aux bagages des deux garçons. La majorité d’entre eux étaient tristes de voir s’en aller les jumeaux. Au fil des années, ils s’étaient attachés à eux. De son côté, le père se montrait toujours aussi absent.

Pour leur dernière nuit dans leur maison de naissance, Kyuu et Roku avait décidé de partager un seul lit, comme s’ils voulaient passer cette épreuve ensemble. La nuit fut longue. Aucun d’entre eux ne parvenait à trouver le sommeil. La demeure entière était plongée dans un silence inquiétant.

Le lendemain, Kyuu et Roku partirent pour le nord du pays. Si leur père avait daigné leur dire un dernier au revoir avant leur départ, l’aîné se gardait bien de le gratifier d’un seul regard, gardant sa rancœur en son for intérieur.

***


Ainsi, les jumeaux s’étaient retrouvés pendant quelques mois chez leur tante. Même si elle restait un membre de la famille, cette femme n’éprouvait que peu d’affection pour ses neveux. Elle s’était surtout vue dans l’obligation d’accepter la demande de son frère, qui devait continuer de faire fonctionner l’entreprise familiale, dans laquelle elle avait également des intérêts.

Les jumeaux disposaient de tout ce dont ils avaient besoin, leur tante n'étant également pas à l'abri du besoin. Elle travaillait en association avec leur père, ce qui lui avait permis de pouvoir mettre un joli pactole de côté. Cependant, Kyuu et Roku venaient désormais à manquer de la chose la plus importante pour eux : de l'affection. C'est également à ce moment que les jumeaux se rapprochèrent davantage. Ils avaient toujours été proches bien sûr, mais ils se coupaient désormais presque totalement du monde extérieur, pensant que celui-ci les avaient rejetés. Ils s'étaient recroquevillés dans leur monde, à l'abri, où ils pensaient être en sécurité, rien qu'eux deux.

Plusieurs nuits durant, Kyuu avait surpris son cadet en train de pleurer la disparition de leur mère en plein milieu de la nuit. Lui-même éprouvait des difficultés à passer outre son deuil, mais se devait de rester fort pour Roku. Peu à peu, il s’édifia une certaine carapace autour de lui. Rien d’autre que le bien-être de son frère ne lui importait.

Une fois par mois, leur père leur avait permis de retourner dans la maison familiale, le week-end. Cela ne plaisait pas particulièrement à Kyuu, qui se considérait comme étant complètement lâché par son père. Toutefois, Roku éprouvait encore le besoin de se rapprocher de ses racines, même si, parfois, cela s’avérait  difficile, si bien que Kyuu acceptait d'y retourner tous les mois sans rechigner. Cependant, le père continuait à vaquer à ses occupations de chef d'entreprise, laissant la responsabilité des jumeaux aux domestiques. Cette façon d'agir ne servait qu'à faire bonne figure.

Les jumeaux rejoignaient leur ancienne chambre. Cette nuit fut particulièrement pénible pour Roku, le fait de revoir son ancienne maison, de raviver tous ces souvenirs de sa mère avait provoqué chez lui un choc, si bien que Kyuu l'invita à le rejoindre dans son lit, et le serra dans ses bras, pour le calmer. Le cadet sanglota sur le pyjama de son frère quelques minutes, puis trouva le sommeil.

La maison était particulièrement calme, les domestiques avaient rejoint leurs appartements au sous-sol, et le père des Genshine était une nouvelle fois sorti.

Soudainement, cette tranquillité fut troublée par le bruit de la porte d’entrée qui claquait. Ce vacarme réveilla les jumeaux, mais ils ne bougèrent pas de leur lit. Ensuite, ils entendirent deux voix distinctes se rapprocher de l’étage auquel ils se trouvaient. Kyuu entraîna donc son frère vers le couloir qui donnait sur leur chambre. Sa curiosité était titillée, il devait savoir qui avait provoqué ce bruit. Les deux garçons progressèrent alors dans la pénombre, et virent au loin deux ombres se diriger vers l’ancienne chambre de leurs parents. Kyuu tirait toujours son cadet par la main, et marchait furtivement. Il entrouvrit la porte de la pièce et surprit alors son père, placé au milieu de l’ancien lit conjugal en compagnie d’une jeune femme. Le couple était visiblement en plein ébats amoureux, si bien qu’aucun d’entre eux ne remarqua la présence des garçons. Kyuu cacha alors directement les yeux de son jumeau à l’aide de sa main droite, et le reconduisit calmement dans leur chambre. Roku n’avait eu le temps de ne rien voir, fort heureusement. L’ainé serrait les dents : ces derniers temps, tout son monde s’écroulait comme un château de cartes. Même s'il ne comprenait pas tout ce qui était en train de se dérouler sous ses yeux, il en devinait bien assez, sa confiance envers les adultes et les autres êtres humains était désormais complètement ébranlée. Son père les avait définitivement trahis, il était en compagnie d'une autre femme, et ce n'était pas sa mère. Seul comptait désormais son frère Roku, qu’il devait à tout prix protéger de ce monde corrompu. Surtout dans les temps difficiles à venir.

Roku se posait des questions sur les récents événements. Il n’avait pas eu le temps d’observer la même scène que Kyuu, et celui-ci se gardait bien de lui expliquer les détails. Pour lui, Roku était fragile, il n’aurait pas supporté une telle nouvelle. Même pour lui, c’était difficile. Il garda alors ce secret, et n’annonça rien à son cadet, préférant le laisser dans l’ignorance et l’innocence.

Mais cette scène travaillait l'aîné. Leur père était parvenu à se retrouver dans les bras d'une autre femme, peu après la mort de leur mère. Il en vint à en penser que cette relation datait d'avant le décès. Kyuu serrait le poing, comme pour maîtriser sa colère, et garda le silence jusqu'au lendemain, alors que les jumeaux repartirent pour la maison de leur tante, comme si de rien était.

***

Dans la grande maison du Nord, la vie quotidienne était relativement monotone. Les garçons n'étaient pas scolarisés, leur précepteur, engagé par leur père, se chargeait de leur éducation, exactement comme auparavant. C'était d'ailleurs l'une des seules choses qui n'avaient pas changé ces derniers mois.

Kyuu et Roku passaient le plus clair de leur temps en compagnie des domestiques de la maison, leur tante étant assez absente, ou tout du moins ne voulait-elle pas s'encombrer davantage de leur présence. Par conséquent, les jumeaux durent la plupart du temps se débrouiller seuls à la maison, et pouvaient faire une croix sur quelque forme d'affection.

Cette situation dura plusieurs mois, avant qu'un autre événement ne vienne bouleverser leur vie. Leur père, l'un des plus grands chefs d'entreprise du pays, se fit arrêter par la police et les services financiers pour malversation et corruption au sein de son entreprise. Il fut rapidement incarcéré en attente de son procès. Ce jour-là, la tante adressa la parole aux jumeaux en panique. Il était difficile de leur expliquer la situation simplement, mais Kyuu percevait quelque chose en plus. Cette femme cachait quelque chose. La voix tremblante, elle commença:

- Les garçons, je suis désolé... Votre père ne pourra plus vous voir pour l'instant...

- Pff, ça ne change pas de d'habitude, ça ! lança l'aîné.

- Tu ne comprends pas Kyuu, ton père vient d'être arrêté par la police... Il va aller en prison...

Roku sursauta, touché par cette nouvelle. Contrairement à son frère, qui n'avait pas bougé d'un pouce, le cadet éprouvait encore un certain ressentiment familial. Il ne vivait que pour les rares moments où il pouvait encore voir son père, où il avait le maigre sentiment de faire partie d'une famille unie. En dehors de son jumeau, peu de membres de sa famille lui montraient de l'affection.

Kyuu ne put cependant pas s'empêcher de dire ce qu'il pensait:

- Bon débarras ! Il le mérite bien !

Puis, il tourna les talons et retourna rapidement dans sa chambre, sous le regard désabusé de sa tante. Il fut rapidement suivi par Roku.

- Qu'est-ce qu’il t'arrive, Kyuu. Tu te rends compte, on ne verra plus Papa.

- Il n'était jamais là, de toute façon. Et puis, après ce qu'il a fait à Maman...

- Qu'est-ce qu'il a fait ? interrogea le petit frère.

Kyuu serra les dents, il ne voulait pas dévoiler la vérité: « Rien... Laisse tomber ».

Quelques heures plus tard, une brigade de police pénétra dans la maison. Décidément, cette journée ne serait pas de tout repos. La cible était la tante. Les jumeaux observèrent les forces de l'ordre fouiller la maison depuis le haut de l'escalier en marbre. Ils demeurèrent calmes, tout le contraire de leur tante, qui courait partout dans l'habitation, prononçant çà et là des paroles incompréhensibles. Puis, elle fut arrêtée par le commandant de l'unité, et quitta la maison. Le reste des hommes resta là, et expliqua la situation aux employés. Manifestement, leur patronne était complice des actes du père des jumeaux, et serait certainement condamnée à la même peine.

- Et les jumeaux ? demanda une jeune employée.

- Nous n'avons pas le choix... regretta un policier. « Ils n'ont plus de mère, ni d'autre membre de leur famille, nous devons les emmener à l'orphelinat. »

Kyuu et Roku entendirent cette nouvelle au loin. Leurs estomacs se tordirent. Leur vie allait une nouvelle fois être bouleversée. Juste avant que les policiers ne les emmènent, ils s'échangèrent un regard, et murmurèrent tous les deux simultanément.

- Je ne t'abandonnerai jamais...

***

A l'orphelinat, les mois passèrent tranquillement et se ressemblaient tous. Bien sûr, les jumeaux pouvaient profiter d'une tranquillité relativement bienvenue, surtout après tout ce qu'ils avaient vécu, mais ils ne se satisfaisaient pas de cette situation. Pire, ils se sentaient encore plus isolés qu'auparavant. De ce fait, ils ne parvinrent pas à s'intégrer parmi les autres enfants. Roku avait bien tenté de faire des efforts dans ce sens, ce qui n'était pas le cas de son frère. Kyuu était toujours rongé par la colère: envers son père, envers le monde parfois. Tout cela ne serait pas arrivé sans l’irresponsabilité de son paternel. Ainsi, il arrivait à l'aîné de se retrouver seul pendant plusieurs dizaines de minutes, à ruminer dans ses pensées. Pourtant, Roku avait bien tenté de deviner ce qui le tracassait et l'énervait à ce point, sans succès. Leur vie était déjà assez difficile comme ça pour que Kyuu ne vienne ajouter un fardeau supplémentaire sur les épaules de son cadet. Par conséquent, il lui passa sous silence la trahison de son père.                                                                                                                   

Les Genshine vivaient donc tant bien que mal à l'institution en compagnie d'autres enfants. La plupart provenaient de familles pauvres; certains avaient été abandonnés à la naissance, et d'autres s'étaient retrouvés là après de sombres affaires, mais ils étaient les seuls à être originaires d'une famille aisée. Ce qui rendait d'autant plus compliquée leur adaptation. Quelques camarades n'hésitaient d'ailleurs pas à les railler, en leur affirmant qu'ils étaient pourtant nés avec une cuillère en argent dans la bouche, et qu'ils n'avaient pas pu en profiter. Ce type de remarques irritait passablement Kyuu, qui, la plupart du temps, ne vit que la violence pour répondre à de pareilles calomnies. Ce qui lui valut une bonne dizaine de punitions. Roku était plus calme, et n'avait que faire de ces remarques. Il essayait même la plupart du temps, de calmer son frère, ce qui n'était pas une tâche aisée.

Toutes les semaines, le vendredi, se déroulait ce que les enfants appelaient "la foire aux visites". L'orphelinat était ouvert aux personnes de l'extérieur, désireuses d'adopter un nouveau chérubin. Les résidents de l'institution étaient alors appelés à se mettre en ligne, et à se montrer sur leur meilleur jour. Les visiteurs adultes passèrent donc entre les enfants, et pouvaient entamer quelques conversations avec eux. Le but, pour ces parents en herbe, était de trouver la perle rare, l'enfant qu'ils désiraient plus que tout. Pour les orphelins, il s'agissait surtout d'une sorte de loterie, dont le gros lot était de sortir de leur pénible condition, et de goûter à une vie meilleure. L'ambiance dans l'orphelinat était donc passablement tendue ces jours-là.

Un des vendredis, un couple semblant assez riche s'arrêta devant les jumeaux. L'homme, mesurant plus d'un mètre quatre-vingt, et coiffé de cheveux poivre et sel, était accompagné par sa femme, vêtue d'un vêtement de luxe du plus bel effet.

- Mais qu'ils sont mignons ceux-là ! s'écria la dame.

Roku sourit. Mine de rien, il appréciait que l'on remarque sa beauté. Le cadet n'était pas spécialement prétentieux, mais cela lui faisait un petit pincement au cœur, et lui rappelait les remarques des domestiques dans son ancienne maison familiale. Kyuu, par contre, baissa toujours la tête et ne prononçait pas un mot.

- Comment vous appelez-vous ? demanda l'homme.

- Lui, c'est Kyuu, répondit Roku avait de décliner lui-même son identité. L'aîné ne répondait toujours pas, et ne voulut même pas gratifier le couple d'un seul regard.

L'homme et la femme entamèrent alors la conversation avec le cadet. Celle-ci parlait de sujets relativement dérisoires, les adultes désiraient connaître les hobbies et les passions du jeune garçon, mais n'avaient posé aucune question sur son passé. « Tant mieux », se disait Roku.

Peu après, alors que tous les adultes étaient partis, et que la foire des visites était terminée, le directeur de l'orphelinat appela les jumeaux dans son bureau. Kyuu et Roku se retrouvaient donc face au bureau de cet homme, petit et à l'air austère.

- J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle, mes petits, commença-t-il.

- Qu'est-ce qu'il se passe, interrogea Roku, curieux. Kyuu restait toujours terré dans son mutisme.

- Les personnes que vous avez rencontrées tout à l'heure sont intéressées par l'adoption.

Roku fit donc un large sourire, et se retourna vers son frère, dont le visage était marqué d'un air surpris.

- C'est une bonne nouvelle, Kyuu ! On va enfin pouvoir sortir d'ici et vivre comme avant.

Puis, le directeur interrompit cet élan de joie.

- Il y a juste un petit problème... Ils ne sont intéressés que par adopter un seul enfant. Et c'est toi, Roku...

Le sourire sur le visage du cadet s'effaça en un seul millième de seconde. Il n'était pas question qu'il abandonne son frère ! Ils se l'étaient jurés ! Pourtant, Kyuu se mit à réfléchir. Était-il prêt à faire obstacle à une vie meilleure pour son frère ? Même si cela signifiait qu'il ne pourrait jamais le revoir ?

- Réfléchis, Roku... C'est l'occasion pour toi de sortir d'ici... Ne t'occupe pas de moi... Le cœur de l'aîné se déchira à la simple énonciation de cette phrase, mais il ne pouvait pas être un frein pour son frère.

- C'est hors de question, Kyuu... Je reste avec toi, peu importe ce que ça coûte...

Le directeur leur annonça donc qu'il n'était pas surpris par leur décision. Il avait bien remarqué leur attachement mutuel. Pour lui, il était impossible de les séparer. L'homme leur avoua même avoir déjà reçu quelques propositions d'adoptions pour eux, mais personne ne voulait prendre les deux enfants à la fois. Et il dût toujours refuser.

Roku réaffirma sa position. Il ne quitterait en aucun cas son frère. Puis, les jumeaux quittèrent le bureau, main dans la main.

Peu après, Kyuu et Roku étaient assis dans la salle de la cantine. L'aîné était toujours plongé dans ses pensées.  

Un problème, frangin, lança le cadet.

- Non rien...

- On ne dirait pas ! continua Roku, qui avait retrouvé le sourire. L'épreuve précédente et cette mauvaise nouvelle étaient désormais bien derrière lui.

- Dis, tu ne m'en veux pas ? confia Kyuu. « Si je n'avais pas été là, tu aurais pu sortir d'ici ».

- Et t'abandonner ? Jamais ! De toute façon, je n'aurais jamais pu être heureux si tu n'avais pas été là. Alors, arrête de t'inquiéter et mange, sinon je finis ton assiette, conclut Roku en dirigeant sa fourchette vers le plat de son frère.

- Ça, tu peux toujours courir, rétorqua l'aîné, qui avait retrouvé la forme, en protégeant sa nourriture.

Les jours passaient relativement calmement à l'orphelinat sans changement notable. Kyuu et Roku se trouvaient toujours passablement isolés du reste du groupe. Mais l'avantage d'être des jumeaux était qu'ils ne se retrouveraient jamais seuls. D'ailleurs, ils aimaient se le rappeler souvent. A deux, ils étaient bien plus forts que tous les autres.

***

Quelques temps plus tard, alors que les jumeaux s'endormaient lentement sur leur lit superposé situé dans un coin du dortoir du rez-de-chaussée, un des employés de l’orphelinat tambourina à la porte d’entrée. Kyuu réveilla son cadet en sursaut, et ils partirent observer tous les deux l'origine de cette agitation. La porte à peine ouverte, les jumeaux sentirent une chaleur suffocante s'échapper de la pièce d'à-côté. Les cuisines venaient de prendre feu, et l’incendie s’était étendu à tout le bâtiment à une vitesse étonnante. Les employés tentaient tant bien que mal d'aider les enfants coincés au premier étage et piégés par les flammes. Le directeur, dont le bureau était également situé au premier, tentait de prévenir les pompiers par téléphone, mais il apparaissait que la ligne était déjà coupée.

La priorité était bien sûr au sauvetage des enfants. Toutefois, en dehors de Kyuu et Roku et de deux autres enfants, qui logeait dans le plus petit dortoir du rez-de-chaussée, les autres orphelins dormaient à l'étage. Or, les flammes avaient déjà envahi les escaliers. Par conséquent, ces personnes n'avaient plus leur destin en main. La panique commençait à prendre le dessus. Les quelques adultes présents tentaient de se frayer un chemin pour partir sauver les enfants piégés, mais au prix de graves brûlures. Une atmosphère infernale commençait à régner dans le bâtiment.

De leur côté, Kyuu et Roku sortirent rapidement de leur chambre, pour se diriger vers l'extérieur, en sécurité. A peine fussent-ils sortis du dortoir qu'ils se retournèrent vers leurs camardes de chambrée. Une énorme poutre en bois s'était écroulée, bloquant la sortie. Les voilà également pris au piège.

Qu'est-ce qu'on fait, Kyuu ? hurla Roku au milieu des flammes orangées, en panique.

- On n'a pas le choix, on doit se sauver ! Viens !

- Et on laisse tout le monde ici ?

- Je te le dis: on n'a pas le choix, sinon on va mourir.

Ils se frayèrent donc difficilement un chemin vers la sortie, en zigzaguant entre les flammes qui se faisaient de plus en plus étendues. Les jumeaux se protégeaient le visage d'une main, l'autre main tenant fermement la main de l'autre frère. C'est ainsi que Kyuu et Roku purent s'extirper de l'orphelinat. Leurs vêtements partiellement brûlés, ils ne purent assister de l'extérieur qu'à la destruction de leur nouvel habitat. Le bâtiment s'était écroulé quelques minutes plus tard, ne laissant que cendres et désolation.

Les deux garçons restèrent immobiles plusieurs minutes devant les restes de l’ancien édifice. Pendant un moment, ils avaient espéré remarquer un survivant. Mais il n'en était rien, le calme régnait dans les alentours ravagés de l'ancien orphelinat. Ils attendirent quelques instants, afin d’observer si qui que ce soit arrivait. Mais l’orphelinat était assez isolé, personne n'était capable de leur venir en aide.

- Et maintenant ? demanda Roku.

Kyuu garda le silence. Il ne trouva pas de bonne nouvelle, ni de bon plan à annoncer à son cadet.

- Je ne sais pas, Roku... On peut essayer d'aller vers la ville, et de voir là-bas... Je ne sais pas ce qu'on peut faire.

Kyuu baissa la tête, lassé par son impuissance. Puis, les jumeaux quittèrent l'endroit main dans la main. Les lumières de la ville brillaient au loin, les garçons se voyaient obligés de se lancer dans l'inconnu.

***

Plusieurs nuits avaient passé depuis l'incident. Kyuu et Roku ne parvenaient pas à faire échapper de leur esprit ces images d'horreur. Le cadet pleurait même à intervalles réguliers, se remémorant ces corps calcinés au milieu des cendres. Kyuu le prenait régulièrement dans les bras, mais ne prononçait pas un mot. Il le serrait fort, comme pour lui signifier que, malgré toutes les difficultés, ils resteraient toujours ensemble, et qu'ils finiraient bien par s'en sortir.

Pourtant ces derniers jours s'étaient avérés bien difficiles. Les jumeaux étaient parvenus à rejoindre les faubourgs de la grande ville, et s'étaient retrouvés dans les ghettos, déjà peuplés de centaines de sans-abris.

Leur existence ne se limitait plus qu'à quelques préoccupations vitales. Trouver à manger et à boire. Tout le reste leur paraissait superflu. Ils vagabondaient à travers le quartier, en espérant trouver quelqu'un pouvant les aider, ne fut-ce qu'en leur donnant un petit encas. Cela faisait plusieurs jours qu'ils n'avaient rien avalé, et ils commençaient à se sentir faibles.

- J'ai faim, Kyuu...

L'aîné ne rétorqua pas, et serra les dents. De plus, leur situation l'agaçait plus que tout. Dire que, quelques mois auparavant, son frère et lui se trouvaient encore dans la salle de jeux de leur immense maison, en compagnie de leur mère. Leur vie s'était détraquée à une vitesse vertigineuse. Plongé dans ses pensées, Kyuu nourrissait encore davantage de rancœur envers son père, qu'il considérait comme le responsable de tout cela. Sans son irresponsabilité, ni lui, ni son frère ne se seraient retrouvés dans cette situation indigne pour des enfants. Roku remarquait bien le comportement de son frère, et l'interrogeait à plusieurs reprises. Mais celui-ci ne répondit pas, il préférait garder tout ce fardeau pour lui. Il n'était pas nécessaire d'en parler à son cadet. 

Plusieurs jours plus tard, les jumeaux étaient adossés à l'enseigne d'un ancien magasin. Leurs jambes étaient lourdes, ils n'avaient même plus la force de se lever. Ces derniers temps, ils n'avaient pu se nourrir que des quelques restes trouvés çà et là dans les poubelles, et s'étaient arrangés pour trouver un peu d'eau, qu'ils s'étaient partagée.

Cependant, ils sentaient que leur fin était proche. Tous leurs espoirs s'étaient complètement amenuisés. Complètement perdus, ils ne savaient même plus comment agir. Alors que le crépuscule commençait à tomber, Kyuu et Roku s'apprêtaient à s'endormir, passant une énième nuit au milieu de la rue. C'était alors qu'ils virent au loin un jeune homme au costume blanc s'approcher d'eux d'un pas décidé.

Recroquevillés, Kyuu et Roku l'observèrent s'approcher d'eux, les yeux à moitié fermés, à bout de forces.

- Bonjour, les garçons, lança-t-il.

Les jumeaux ne purent lui rétorquer qu'un timide "bonsoir" en guise de réponse.

Puis, l'homme leur tendit deux énormes sandwiches. Les yeux des garçons s'écarquillèrent, et ils se jetèrent directement sur le délicieux met. La dignité n'avait plus sa place à ce moment-là, ils ne désiraient plus que se remplir l'estomac. Quelques minutes plus tard, ils avaient terminé.

- Merci, Monsieur, c'était très bon, complimenta Roku, le ton empli de gratitude.

Kyuu, plus timide, se contenta de sourire à l'inconnu. Mais l'expression de son visage traduisait sa joie.

- Ça va faire combien de temps que vous êtes ici, dites-moi... interrogea l'homme en costume.

Kyuu reprit donc la parole: « Ça va faire une semaine... Ça commence à devenir très dur maintenant... »

- Je vois... répondit l'homme dans la vingtaine. Il prit quelques instants de réflexion puis se lança.

- Ça vous dirait de venir quelques temps chez moi ? Vous êtes les bienvenus ! J'ai une grande maison et je m'ennuie un peu...

Kyuu et Roku s'observèrent pendant un long moment, étonnés par cette proposition. Celle-ci leur tombait comme un cadeau du ciel. L'aîné se demandait déjà comment ils parviendraient à survivre deux jours de plus dans cette situation. Bien sûr, ils ne connaissaient rien de cet homme, mais avaient-ils un autre choix que de le suivre ? C'était dangereux, mais leur situation était tellement désespérée qu'ils n'en étaient plus à un risque près. En outre, ils n'auraient certainement pas deux occasions comme celle-là.

C'est alors que les jumeaux se mirent d'accord, puis ils annoncèrent tous les deux à leur nouvelle connaissance : « C'est d'accord ! On vous suit. »

- Merveilleux. Magnifique. Cette décision semblait ravir le jeune homme plus que de raison.

Tous les trois quittèrent alors le ghetto. Les Genshine se tenaient toujours fermement la main, et suivaient doucement leur bienfaiteur. Leur soulagement était inscrit sur leur visage. Enfin, une bonne nouvelle pour eux.

Sur la route, l'homme aux cheveux rouges remarqua qu'il avait oublié de décliner son identité:

- Au fait, mon nom est Fukase ! Enchanté de vous connaître !

***

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