Sekai : Chapitre 22 - Secrets

Publié le par Jyôka Ryu

Luka, montre-toi !

 

Ces mots avaient provoqué un soudain effroi dans l’esprit de la Reine. Après plusieurs années, elle entendait de nouveau la voix d’Owari. Bien sûr, elle l’avait déjà « croisé » lors de son enlèvement, mais uniquement via une communication vidéo - à laquelle elle ne comprenait pas grand-chose d’ailleurs. Ici, sa réapparition revêtait une impression tellement réelle. La peur commençait à monter en elle.

 

Sous les ordres de Miku, Luka partit se cacher dans une sorte de grand placard, adjacent à la salle du trône, en compagnie de Meiko. Fukase ne devait en aucun cas la voir. De son côté, la souveraine se sentait encore coupable. Toutes ses vies perdues par sa faute, et ses compagnons qui continuaient à se battre pour elle. Elle partit donc pour la pièce d’à-côté le cœur gros, alors que les six autres guerriers, Miku, Gumi, Yuma, Rin, Len et Alys faisaient face à la porte qui tremblait.

 

Celle-ci s’ouvrit, laissant apparaître Fukase et Leora, ainsi qu’une quinzaine de soldats. Les autres membres de l’armée de Fukase continuaient de contrôler la ville.

 

Immédiatement, la mercenaire aux cheveux rouges se lança vers sa congénère koryuiste, qui para facilement son attaque.

 

- Ne crois pas que ça sera aussi facile que la dernière fois, lança Alys. « Je me suis entraînée ».

- Ooh, ricana Leora. « Mais, ça tombe bien. Je rêvais d’un peu de résistance. »

 

Le combat s’engagea. Les techniques affluaient de toutes parts. De nombreux halos s’échappaient des membres supérieurs des deux guerrières. Le niveau d’Alys avait sensiblement augmenté; son entraînement avec Shirosaki avait porté ses fruits, elle avait également grandement amélioré ses capacités en combat. Après quelques temps, Fukase s’impatientait, bien que cette lutte fût relativement plaisante à regarder. Mais Leora le coupa dans son élan.

 

- C’est mon combat, patron. Je n’ai besoin d’aucune aide. Laissez-moi faire, s’il vous plaît.

- Oh, tu sais que je ne peux rien te refuser. Alors, je vais me mettre à m’occuper de ceux-là, conclut Fukase, un regard vers les cinq sabreurs devant lui.

 

D’un geste de la main, il ordonna à ses soldats d’engager la lutte. Ceux-ci tenaient leurs ennemis en joug, et se mirent à tirer. À leur grand étonnement, les balles ricochèrent sur un mur invisible.

 

- Qu’est-ce que tu croyais ? Que nous n’avions pas pris nos précautions ? hurla Miku.

- Qu’est-ce que c’est que ça ? maugréa Fukase.

 

Leora observa la scène, bien qu’elle fût engluée dans son combat contre Alys.

 

- C’est ton œuvre, hein ma petite, lança-t-elle en direction de la villageoise.

- C’est ça. Tu pensais que j’allais laisser mes amis en danger ?

- Leora, tue là immédiatement. Tout dépend de toi ! cria Fukase.

 

Les deux koryuistes se firent face de nouveau, pleines de sueur. Le combat avait été très exigeant pour leurs organismes, et la mercenaire ne s’attendait pas à une résistance aussi élevée. De rage, elle se mit à vociférer dans tous les sens et se lança de nouveau vers son ennemie.

 

Pendant ce temps, Luka était toujours enfermée dans la pièce d’à-côté. Elle regardait Meiko, et des larmes commençaient à couler le long de ses joues.

 

- Ça ne va pas, confia-t-elle. « Ils sont en train de se battre pour moi, et je ne fais rien. Quelle reine je fais ! »

- C’est comme ça, rétorqua Meiko. « Votre vie est trop importante pour que vous preniez part au combat ».

- Ce n’est pas comme ça que je vois mon rôle de Reine.

 

L’esprit perdu, elle analysa tous les recoins de la pièce, puis se tint la tête entre les mains. Elle remarqua alors la bague sertie d’une pierre bleue qu’elle avait toujours portée à son doigt et se releva, avant de se diriger vers la porte.

 

Le combat entre Alys et Leora était toujours en cours. Les autres protagonistes présents dans la salle du trône était réduits à l’immobilisme, les six combattants du pays de Kuni devant rester derrière la barrière dressée par Alys. La villageoise offrait une très belle résistance à la mercenaire. Même Fukase commençait à douter des capacités de son associée, alors que Miku reprenait espoir.

 

- Mais où as-tu appris tout ça ? lança Leora, étonnée.

- J’ai étudié le Koryu attentivement et je me suis entraînée. Je me hisse maintenant à ton niveau.

- C’est ce que tu crois !

 

Alys, toute motivation regagnée, lança alors une attaque foudroyante qui cloua Leora au sol.

 

- Ne pense pas que je me sois exercée uniquement à la technique de la barrière protectrice…

 

La guerrière ennemie pesta. Elle qui était tellement assurée de sa supériorité, était à deux doigts de se faire battre par une personne qui s’était remise à étudier sérieusement son art que depuis quelques mois. Pleine de rage, elle se releva rapidement. D’énormes reflets de lumière rouge s’échappaient de ses bras. Leora lança alors son attaque la plus destructrice directement sur Alys, qui ne pouvait pas parer. Cette prise était si rapide, si bien exécutée qu’elle pouvait l’envoyer directement au tombeau. La jeune femme à la tresse vit alors les moments importants de sa vie passer devant ses yeux: sa rencontre avec Rin et Len, les différents entraînements avec son père quand elle était enfant, ainsi que la mort de Syla et Lysa. Pétrifiée par la peur, elle ne pouvait plus bouger. Un sourire se dessina sur le visage de Leora. Elle allait gagner cette lutte, et mettre fin à cette lignée maudite de koryuistes.

 

Alys fermait les yeux, attendant son sort. Mais, elle ne sentit rien. Quelques instants avant l’impact, un corps s’était interposé. L’adepte reconnue la chevelure ébène de son ami Shirosaki, qui s’était contenté d’interposer son bras à l’endroit du choc. Celui-ci s’était arraché de son corps, et le jeune homme hurlait de douleur. Mais Alys était sauvée, c’était là l’essentiel. Le sang de Yuudai commençait à couler, la teinte écarlate patinait tout le sol environnant. Puis, le jeune homme s’écroula. Alys tenta au mieux d’arrêter l’hémorragie. Le Koryu lui permettait de stopper l’afflux de sang, sans plus. Il s’agissait d’une solution temporaire, mais le temps pressait.

 

Leora recula de quelques pas. Elle éprouvait des difficultés à reprendre sa respiration. La mercenaire avait en effet mis toutes ses dernières forces dans cette ultime attaque, de sorte qu’il lui fut impossible d’attaquer son ennemie alors qu’elle était occupée à administrer les premiers soins au blessé.

 

- Shirosaki… Mais pourquoi, murmura Alys.

 

Le bibliothécaire eût du mal d’articuler.

 

- Je… Je ne veux pas te perdre…

 

Alys restait immobile, tandis que Shirosaki s’effondrait de douleur. Dans le même temps, la barrière dressée par la koryuiste qui protégeait les derniers membres de l’armée de Kuni cessa soudainement son effet. La villageoise n’avait plus d’énergie.

 

Fukase observa ce moment et s’apprêta à donner l’assaut, lorsqu’il fut interrompu par une voix bien connue.

 

- Arrête, Owari ! hurla Luka, qui s’était échappée du placard.

 

***

 

- Luka ! Enfin je te retrouve ! sourit l’homme aux cheveux rouges.

- Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda la souveraine.

- Je veux récupérer mon dû.

- Le pays ne t’appartient pas !

- Maintenant si. Regarde ! Mes soldats ont mis la ville à feu et à sang. C’est terminé !

- Pas encore !

 

Luka sortit alors sa bague à pierre bleue, qui se mit à briller. Miku observa la scène: « Ma Reine, ne faites pas ça ! » cria-t-elle.

 

- Je n’ai pas le choix, Miku… Komainu no nichi !

 

Une lueur aveuglante s’échappa du bijou. Puis, quelques instants plus tard, une meute de gigantesques lions apparut au beau milieu de la salle du trône. Miku ne prononça plus un seul mot, de même que le reste de l’état-major de l’armée qui était sous le choc. Luka leur lança alors un regard significatif.

 

- Oui, je suis une Magicienne. C’est l’héritage de ma mère !

 

La couleur jaune des trois lions se reflétait dans tous les murs de la pièce. Quelques secondes plus tard, ils émirent tous un énorme grognement et se rangèrent aux côtés de la souveraine. Les six membres de la Garde royale reculèrent, effrayés.

 

Fukase restait immobile, peu impressionné. A la vue des trois fauves devant eux, ses soldats firent mine de vouloir lancer une attaque, convaincus par leur supériorité technologique, mais le chef les arrêta d’un geste de la main. Il plaça ensuite sa canne en forme de clown devant lui. Le pommeau s’éclaira d’une lueur rougeâtre malfaisante.

 

- Akai piero… énonça-t-il calmement.

 

De nouveau, trois apparitions firent leur entrée dans la salle du trône. Les invocations de Fukase revêtirent une forme plus humaine. Elles ressemblaient à des marionnettes géantes. Par rapport aux lions, cette magie se montrait moins impressionnante. C’est ce que les spectateurs profanes pouvaient penser avant d’observer la vitesse à laquelle ces monstres de plusieurs mètres de hauteur pouvaient se mouvoir.

 

Soudainement, une énorme barrière de feu se dirigea vers les invocations de l’homme à la canne. Celle-ci provenait de l’un des trois lions, mais fut facilement évitée par les marionnettes. Immédiatement, les deux autres invocations de Fukase se lancèrent vers les lions restants de Luka. Contrairement à ceux-ci, les marionnettes pouvaient faire parler leur vitesse. Ils esquivaient de ce fait les attaques puissantes des fauves de la souveraine.

 

Alors que le combat magique faisait rage, Gumi, Yuma, Rin, Len et Alys interrogèrent Miku avec attention:

 

- Vous étiez au courant ? demanda Gumi.

- Oui…

- Mais pourquoi l’avoir caché ? interrogea Yuma.

- C’est pourtant facile à comprendre, répondit Miku violemment, sans doute encore sous le choc. « Les Magiciens sont discriminés au pays de Kuni. Si la population apprenait que la Reine est liée d’une quelconque façon à cette guilde, elle risque sa place. »

- Mais alors, elle n’est pas la fille du Roi ? conclut soudainement Len.

- Si, elle tient ce pouvoir de sa mère. C’est une longue histoire…

- Et Fukase, qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ? Rin essayait d’intervenir dans la conversation.

- Ça, je ne sais pas. Elle ne m’a jamais parlé de lui…

 

Miku restait dans l’expectative. La lutte entre Luka et Owari continuait. Tout le monde, y compris les combattants de Fukase, étaient absorbés par la magie qui s’opérait devant eux.

 

Les lions de Luka faisaient preuve d’une puissance indescriptible, mais ils ne parvinrent jamais à toucher les marionnettes de Fukase, trop rapides.

 

- Alors, tu fais enfin face à ce que tu es, Luka ?

 

La Reine ne répondit pas à ces provocations. Pourtant, et dès l’instant où elle avait révélé son secret, elle savait qu’elle pouvait tout perdre. Cet aveu, selon elle, allait lui coûter sa place.  Jamais les citoyens ne voudraient d’une Magicienne comme souveraine. Et qu’allaient dire les chefs de village ? Tous les doutes qui l’avaient forcé à ne pas dévoiler sa véritable face resurgissaient. Cependant, elle devait rester attentive à son ennemi. Il commençait à prendre le dessus. Le seul objectif de Luka en ce moment était de protéger le pays.

 

Peu après, Leora, qui avait repris ses esprits après son combat contre Alys, décida de faire fi des événements en cours, et de porter de nouveau des attaques vers la villageoise. Dans son entrain, les soldats de Fukase se lancèrent vers l’état-major de la Garde Royale. Tous furent donc forcés de participer au combat.

 

Yuma se lança rapidement vers la horde, et élimina quelques combattants. Gumi suivait juste derrière lui, ainsi que Miku. Alys avait contré les attaques de Leora et était prise dans un deuxième round de lutte. Rin et Len, eux, tentèrent tant bien que mal d’aider leurs amis et collègues, malgré leur plus faible niveau.

 

La salle du trône ressemblait dès lors à un immense champ de bataille. Les lumières créées par les incantations de magie et de Koryu côtoyaient les mares de sang des soldats tombés. Pour le moment, aucun blessé, hormis Shirosaki, n’était à déplorer dans les rangs de l’armée de Kuni. Mais Fukase prenait peu à peu le dessus. Soudainement, un impact de balle toucha la jambe gauche de Yuma, provoquant un coup d’arrêt sec dans la lutte en cours. Plusieurs soldats l’encerclèrent et le firent prisonnier.

 

Miku observa la scène:

 

- Ça sent très mauvais. Si nous restons là, nous filons vers la mort !

- Mais on ne va pas fuir tout de même, répondit Gumi

- Je pense que nous n’avons pas d’autre choix

 

Rin, Len et Alys acquiescèrent de leur côté. Ils avaient beaucoup trop puisé dans leur énergie, et menaçaient de s’évanouir d’un instant à l’autre.

 

- Et Yuma ? maugréa la guerrière aux cheveux verts.

 

Le samouraï à la tenue noire avait suivi la conversation de loin, tombé au milieu des soldats ennemis. Il fixa la guerrière dans les yeux.

 

- Pars, Gumi ! Nous ne pouvons plus rien faire !

- Mais, je ne veux pas m’enfuir sans toi…

- Tu n’as pas le choix. Sauve-toi et reste en vie ! Ne t’occupe pas de moi …

 

Miku tira sa lieutenante par la manche, non sans jeter un dernier regard vers Yuma. Gumi fixa son compagnon :

 

- Yuma, je t’aime…

 

Le guerrier sourit subrepticement. « Moi aussi… », murmura-t-il.

 

La commandante avait bien entendu les déclarations des deux amants mais était bien trop occupée par la guerre en cours. Malgré son inévitable surprise, elle décida rapidement de remettre ce sujet à plus tard.

 

- Ma Reine, dit-elle.

- Oui Miku…

 

Luka prononça une dernière formule: « Hikari ». Immédiatement, une énorme lumière blanche aveuglante envahit la salle du trône, aveuglant tous les ennemis. Les derniers combattants du pays de Kuni - l’ultime espoir du pays - en profitèrent pour prendre la fuite par l’arrière du Palais.

 

Quelques minutes plus tard, l’effet du sort était terminé, et Fukase observa la salle du trône vide, si ce n’est ses soldats et son prisonnier, Yuma.

 

- J’ai gagné… murmura-t-il. « Le pays de Kuni est à moi… »

 

Il partit directement s’installer sur le trône à baldaquin du souverain du Royaume.

 

- Plutôt pas mal… N’est-ce pas, Leora ?

- Oui, chef… Mais permettez-moi d’émettre une réserve… Ils se sont enfuis. On ne devrait pas se lancer à leur poursuite ?

- Bien sûr… Ma splendide victoire m’a fait oublier ce détail… ria-t-il. « Passe l’ordre à toutes les forces dans la ville. Il me faut la Reine, et vivante. Les autres peuvent être tués. »

- Comme vous voudrez, patron.

 

Leora sortit du Palais Royal et partit donner les instructions, tandis que Fukase fit le tour de son nouveau domaine, le sourire en coin. Il trouva Meiko, réfugiée dans le placard depuis le début de la bataille finale. Celle-ci l’observa. La peur s’observait sur son visage. Fukase la regardait de haut, et souriait:

 

- Je suis votre nouveau maître désormais.

 

***

Quelques minutes plus tard, Luka se retrouvait en compagnie de Miku, Gumi, Rin, Len, Alys et Shirosaki dans le souterrain secret qui se situait au détour d’une porte dérobée, près de la salle du trône. Tous les membres du groupe restèrent silencieux. On pouvait également entendre Fukase fanfaronner à l’étage du dessus. La souveraine tentait de réprimer sa colère. Elle venait de perdre le pouvoir et devait prendre la fuite, en laissant son peuple aux mains de cet être irresponsable.

 

- Dépêchez-vous, ma Reine, murmura Miku.

- Mon pays…

- Nous reviendrons… Plus forts… Pour l’instant, nous ne pouvons rien faire…

 

Pour la première fois, Gumi avait les larmes aux yeux. Rin et Len se trouvaient à ces côtés, et la soutenaient. Les jumeaux se remémoraient tous les moments passés avec leur maître de sabre. La guerrière n’était plus que l’ombre d’elle-même. La situation avait eu pour effet de faire avouer au public son amour pour Yuma, et les tourtereaux étaient désormais séparés. 

 

Rin dévisagea Miku, l’air interrogatif.

 

- Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

- On essaie déjà de s’enfuir de la ville. Nous allons essayer de sortir par le Nord. Les troupes de Fukase devraient être moins nombreuses à cet endroit normalement.

- Et après ?

- Après, on verra…

 

La commandante n’avait pas d’autre option en tête. Dans l’immédiat, il fallait quitter cet enfer. L’ennemi n’avait pas encore pris tout le pays. Il était donc encore possible de trouver, quelque part, un endroit sûr.

 

Un peu plus loin, Alys retenait Shirosaki par son épaule encore valide. Le jeune garçon hurlait de douleur. Quelques larmes perlaient le long des joues de la villageoise. Peu après, Luka s’avança vers eux.

 

- Allongez-le. Je peux l’aider…

 

Alys s’exécuta.

 

- Vous pouvez le soigner ? demanda-t-elle, en pleurs.

- Je peux lui sauver la vie, si c’est ce que vous demandez. Par contre, pour son bras, il n’y a pas grand-chose que je puisse faire…

 

Shirosaki allongé sur le sol pierreux du souterrain, Luka s’agenouilla près de son flanc droit. Elle prononça une formule mystérieuse, et la bague qu’elle portait au doigt se mit à briller d’une lumière bleu électrique. Quelques secondes plus tard, le bibliothécaire se releva. Quelques gouttes de sueur coulaient le long de son front, et un moignon avait pris la place de son bras droit.

 

- Voilà, vous êtes hors de danger. Encore désolée pour votre bras !

 

Le jeune garçon salua la souveraine en guise de remerciement, mais restait silencieux. Alys eut un sourire pour Luka durant un léger instant. Puis, le groupe reprit la route.

 

Pendant leur progression, Len continuait à réfléchir. Il faisait le bilan des derniers événements :

 

- Mais pourquoi avoir caché votre pouvoir ma Reine ? demanda-t-il naïvement. « Et d’où cela vous vient ? »

- Cela fait beaucoup de questions, mon cher Len, répondit-elle légèrement paniquée. « Enfin, au point où on en est, je pense que je peux vous dévoiler mon secret… »

 

Tout son auditoire se montrait soudainement excessivement attentif, bien que personne n’arrêtât sa progression.

 

- Ma mère, la femme de l’ancien Roi de Kuni, était issue de la Guilde des Magiciens. J’ai donc hérité de son pouvoir. Et Fukase… Enfin, Owari… était son premier fils, issu de son premier mariage… Il est donc mon demi-frère.

- Mais pourquoi il cherche à prendre le pouvoir dans le pays ? se demanda Len.

- Il est d’un caractère impulsif… De plus, quand ma mère a dû quitter l’île Maho pour rejoindre mon père, la Guilde a refusé que le garçon aille avec elle. Il était donc resté sur l’île…Après ça…

 

Miku interrompit soudainement le récit de la Reine. Le groupe était parvenu à l’extrémité du tunnel. Une lumière vivace indiquait la sortie.

 

Les sept membres arrivèrent donc dans une ruelle. Plus loin, on pouvait observer les remparts nord de la ville. La patronne de la Garde parcourut quelques mètres en éclaireur, jusqu’à l’avenue principale, relativement déserte. Visiblement, le gros des troupes de Fukase n’était pas encore arrivé à cet endroit. Alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre le groupe, elle fut interrompue par une vieille dame qui portait un châle noir sur la tête. Observant la mine surprise de la commandante, l’inconnue dévoila rapidement son visage.

 

- Madame Koharu ! s’écria Miku. « Que faites-vous ici ? »

- J’ai un moyen de mettre la Reine en lieu sûr pendant quelques temps…

 

La cheffe du village de Kyuuri se dévoila également au reste du groupe. L’aînée salua respectueusement la Reine Luka.

 

- Le pays est avec vous, vous savez…commença-t-elle. « Mais, pour l’instant, vous devez rester en sécurité. Vous n’êtes pas de taille à lutter contre cet envahisseur pour l’instant. Cependant, j’ai une petite idée… »

- Merci, ma chère Kinzaki, rétorqua Luka. « Quelle est votre idée ? »

- Nous en parlerons plus tard. Tout d’abord, nous devons fuir Kyôu.

- Mais…

- Suivez-moi ! conclut la doyenne, faisant fi des remarques de la Reine.

 

Le groupuscule avança lentement et prudemment. Au loin, on pouvait entendre les troupes ennemies avancer au fil des pillages et des massacres. Quelques dizaines de minutes plus tard, Luka et les autres franchirent la porte qui marquait la sortie de la ville, au Nord. La Reine portait un dernier regard vers le Palais, son Palais, qu’elle devait laisser aux mains d’un dégénéré. Elle répugnait son impuissance, ainsi que celle de son pays.

 

- Ne vous en faites pas, ma Reine. Nous finirons par les vaincre. Ici, vous ne faites que battre en retraite pour revenir plus forte.

- Mais quel est votre plan ? interrogea encore une fois la souveraine.

- Vous le saurez bien assez tôt…

 

Ainsi, les personnes qui représentaient le dernier espoir du pays de Kuni prirent place à bord d’une diligence discrète, spécialement affrétée pour eux par Koharu. Les chevaux galopaient, s’éloignant de la capitale.

 

***


La diligence faisait cap vers le sud. La vieille Kinzaki Koharu chevauchait son destrier à côté de la carriole, laissant quelques instants privés à Luka et son groupe. La cabine était de taille acceptable pour sept personnes. La Reine profitait de ce temps de pause pour étayer quelque peu ses propos sur son passé. Passé le choc d’apprendre que celle-ci était une magicienne, ses collaborateurs désiraient en apprendre davantage. Rin et Len étaient un peu perdus. S’ils avaient conscience que cette caste de la population était particulièrement rejetée dans le monde de Sekai, leur opinion sur la souveraine n’avait pas grandement changé. En effet, ils avaient tellement vu de choses et vécu tant d’événements étranges, qu’ils n’en étaient plus à cela près. Miku était déjà au courant de ce secret, depuis sa plus tendre enfance. En fait, les trois personnes les plus étonnées par cette nouvelle furent Gumi, Alys et Shirosaki. La villageoise, de son côté, avait déjà deviné les raisons d’un tel comportement. En tant que pratiquante du Koryu, elle avait déjà dû faire face à de telles discriminations. Elle savait parfaitement que la Reine mettait sa place en péril si elle dévoilait son secret. Shirosaki, quant à lui, avait l’esprit suffisamment ouvert et était davantage préoccupé par l’état de son bras, ou plutôt par son absence. De ce fait, il ne pavoisa pas outre mesure.

 

Gumi demeurait pensive. Luka avait remarqué la moue renfrognée de la lieutenante.

 

- Qu’en penses-tu, Gumi ? La souveraine avait décidé d’aborder directement le sujet.

- Honnêtement, que vous soyez une magicienne, je m’en contrefiche…

 

Luka sourit, soulagée d’entendre que le secret qu’elle portait comme un fardeau depuis de nombreuses années n’était sans doute pas si important.

 

- Cependant, je me demande pourquoi vous n’en avez pas parlé avant… C’aurait peut-être pu éviter tous ces incidents. Je me dis que vous aviez l’occasion de renouer des contacts amicaux avec la Guilde et que vous ne l’avez pas fait.

 

La Reine baissa la tête. Au fond, la guerrière avait raison, même si son discours était clairsemé de rancœur et de dégoût, surtout à la suite de la capture de Yuma. Le fait de perdre son amant transparaissait clairement dans son discours. Une partie de la confiance qu’elle avait dans la Reine s’était étiolée à ce moment-là. Elle la tenait comme une des responsables du sort de son amoureux.

 

- Gumi, veux-tu cesser ? ordonna Miku.

 

Luka l’interrompit.

 

- Non, Miku. Laisse-la dire ce qu’elle pense. Mon obscurantisme nous a tous mis dans cette situation. Le moins que je puisse faire, c’est de faire face aux critiques et y répondre.

- Je n’ai rien à dire de plus, conclut rapidement Gumi.

- Le fait est que… Je craignais plus que tout la réaction des citoyens. Je pensais en parler un jour, mais je repoussais sans cesse l’échéance, par peur… La dame savait bien que cela ne constituait pas une excuse valable aux yeux de sa subordonnée, mais elle ne pouvait rien dire de plus.

 

Au bout de quelques heures, la diligence s’arrêta. Rin et Len sortirent de la diligence les premiers, suivis par Alys et Shirosaki, ensuite Gumi et Miku. La Reine fermait la marche. Kinzaki Koharu était descendue de son cheval et se dirigeait vers un bateau spécialement affrété. Le groupe se trouvait maintenant le long de la côte sud de l’île de Kuni.

 

- Ma Reine, prenez ce bateau. Il voguera vers l’archipel Seisui. C’est un pays ami, il pourra certainement vous accueillir. Vous serez en sécurité là-bas, le temps de faire le point.

- Cela signifie quitter le pays ? s’écria Miku.

- Oui. Vous n’avez pas le choix. Si vous restez à Kuni, vous serez traqués sans cesse. Pour organiser la résistance, mieux vaut faire ça de l’étranger. D’autant plus que vous aurez certainement besoin de l’aide de vos alliés pour reconquérir le pays. Le temps des alliances est venu…

 

Luka éprouvait des difficultés à accepter cette décision. Toutefois, la sagesse de Koharu était telle qu’il s’agissait certainement de la meilleure stratégie à adopter.

 

- Et vous ? Qu’allez-vous faire ? demanda Luka.

- Nous nous en sortirons… Il faudra bien quelques personnes courageuses pour faire face à ce dégénéré… Vous, contenez-vous de vous mettre en sécurité et de nouer de bonnes alliances. Nous attendrons patiemment votre retour.

- Merci. Merci pour tout.

 

Fait extrêmement rare, la Reine se mit à prendre Koharu dans ses bras. Quelques larmes se mirent à couler le long de ses joues. Pendant ce temps, le reste du groupe se mit à embarquer sur le petit bateau. Malgré sa petite taille, il paraissait insubmersible. Miku salua le capitaine, ainsi que les deux matelots à bord. Rin et Len examinèrent les moindres recoins de l’embarcation, alors qu’Alys s’était assise dans un coin en compagnie de Shirosaki. Gumi observait l’horizon, pointant ses yeux dans la direction de la capitale, où Yuma était retenu prisonnier.

 

- Tiens bon. Je reviendrai te sauver, murmura-t-elle, avant de retourner dans son silence.

 

La Reine prit également place à bord du bateau, qui ne tarderait pas à voguer vers le sud. Un nouveau chapitre mystérieux allait désormais s’ouvrir dans l’histoire du pays de Kuni. Pour la première fois de son histoire, l’île comptait un souverain en exil, et devait faire face à un coup d’État.

 

Luka vissait les yeux vers le sud, et tentait de reprendre espoir, tant bien que mal, alors que Koharu observait l’embarcation prendre ses distances, avant de reprendre la route de son village, où de sombres heures l’attendaient.

 

***

 

À quelques dizaines de mètres de là, deux jumeaux aux cheveux verts caractéristiques avaient également pris la direction du sud après avoir fui la ville de Kyôu. Kyuu et Roku erraient pour l’instant sans but. Ils avaient définitivement quitté Fukase, et étaient dorénavant coincés dans ce monde inconnu. Le seul qui pouvait les ramener dans leur monde originel était leur ancien maître. De toute façon, les jumeaux n’étaient même pas certains de vouloir rentrer. Rien ne les attendait dans leur monde. Leur vie entière était quadrillée autour de leur patron.

 

Alors qu’ils chevauchaient tranquillement sur la plage, le regard perdu, ils remarquèrent l'étrange branle-bas de combat qui s’organisait plus loin. Ils reconnaissaient également les chevelures blondes de Rin et de Len, au loin, puis observèrent la présence de Miku. Puis, ils furent quelque peu étonnés par la présence de la Reine.

 

- Fukase a donc réussi son coup, analysa Kyuu.

- Visiblement, on dirait que la Reine fuit le pays…

- Qu’est-ce qu’on fait ? demanda l’aîné à son frère avisé.

- Je ne sais pas…

 

Roku laissa alors vagabonder son esprit quelques secondes.

 

- Et si on les suivait ?

- Pourquoi faire ? interrogea Kyuu. « Qu’est-ce que ça nous apporterait ? »

- Je ne sais pas. Je me dis que ça pourrait toujours être plus intéressant que de rester ici. Ça nous permettrait de découvrir ce monde, et puis, j’ai bien envie de recroiser ces jumeaux. Je pense qu’on pourrait avoir une bonne conversation.

 

Kyuu réfléchit.

 

- D’accord. Je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre… Mais il nous faudrait un bateau.

- Rendons-nous au village le plus proche. Il y a certainement moyen d’en trouver un.

 

Les jumeaux rebroussèrent donc chemin, leur nouvel objectif en tête. Bien que celui-ci fût léger, il leur donnait une voie à suivre, et cette fois, il s’agissait d’une voie qu’ils avaient choisie. Pour la première fois de leur vie, ils avaient pris une décision pour eux seuls, sans se préoccuper des desiderata de Fukase. Une certaine excitation commençait à gagner leurs cœurs.

 

Kyuu et Roku se retournèrent encore quelques instants, observant le bateau de la Reine Luka s’éloignant lentement vers l’horizon.

 

 

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

 

Publié dans Sekai

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Hakuro-Kaoru 06/08/2017 21:47

Oh, j'aime beaucoup, beaucoup le fait que Luka et Fukase soient des magiciens ! (Même si effectivement la reine aurait pu le dire un peu plus tôt x) ). Du coup ça a fait un beau combat, c'est super ! Le combat entre Alys et Leora aussi était intéressant. C'est bien qu'Alys ait pu progresser au point de lui tenir un peu mieux tête :)
Tiens, petite question, ça veut dire quoi "Konaimu no nichi" ? Nichi je connais mais pas konaimu, du coup je suis curieuse ^^
Fukase a réussi, je suis presque contente pour lui (je l'aime bien ce méchant moi haha x) ).
Nya, par contre Yuuma prisonnier, pourquoi T_T J'ai bien aimé la scène aussi où Fukase dit à Meiko qu'il est son nouveau maitre :p
La seule question que je me pose à la fin, c'est comment Kyuu et Roku vont retrouver les autres si ils ne savent pas où ils vont ? XD
Enfin voilà, c'était un très bon chapitre je trouve. Beaucoup d'action, ça clôture bien la première partie ^^

Jyôka Ryu 07/08/2017 07:13

Oh, ça fait plaisir d'avoir un avis positif sur la révélation^^ Je la prépare quand même depuis le début, et comme ça définit la suite de la fiction, j'espérais que ça soit bien reçu.
Les "komainu" (oui, mon correcteur d'orthographe a fait des siennes et a inversé les deux lettres, je ne sais pas pourquoi..., mais j'ai corrigé), ce sont des statues en forme de lions qu'on peut trouver à l'entrée de certains temples shintô au Japon (un peu comme les statues de renard...) Je trouvais que ça sonnait bien, et j'aime parfois faire des références au Japon médévial (comme le monde de Sekai en est un peu inspiré x))
Haha, je trouve ça marrant, tu vas finir par tenir avec le méchant (en vrai, c'est certainement le personnage que je m'amuse le plus à écrire (avec Kyuu et Roku aussi), ça transparaît peut-être alors xD)
Ooh, ben dommage pour Yuma... Mais bon, il a encore des ressources quand même, ça m'étonnerait qu'il se tienne tranquille...
Pour Kyuu et Roku, effectivement, ils ne vont pas les retrouver tout de suite. Je prévois d'écrire une scène avec eux dans le prochain chapitre où ils établissent leur stratégie plus précisément, mais je trouvais important qu'ils prennent leur décision à la fin de la première partie. Je voulais vraiment marquer le fait qu'ils aient évolué (du coup, je ne sais pas si c'est super clair maintenant^^')

Merci pour ton avis^^ Ca me fait du bien d'entendre ça !