Sekai Chronicles #4 : Hatsune Miku

Publié le par Jyôka Ryu

11 ans avant le chapitre 1.

 

La Grande Guerre Magique, le plus grand conflit qu’avait connu le monde de Sekai, s’était terminé quatre ans auparavant. Quelques stigmates de ce conflit pouvaient encore s’observer dans les recoins du pays de Kuni. Si la capitale, Kyôu, avait été largement reconstruite, les villages souffraient encore de l’effort de guerre, si bien que le niveau de vie de la population avait subi un sacré coup d’arrêt.

 

Le Roi de Kuni, Luki, était un homme d’une prestance incroyable. Il avait pris le commandement des armées unifiées durant les dernières batailles, son intellect stratégique ayant été d’une grande aide dans la victoire. Bien sûr, il avait été secondé par son fidèle lieutenant, ami, et commandant de la garde royale, Mikuo. De carrure relativement frêle, cet homme excellait dans les arts de combat, si bien que sa position à la tête de l’une des plus grandes armées du monde ne faisait plus aucun doute.

 

Les deux amis s’associèrent donc une fois de plus pour réparer les dommages de la guerre, Mikuo adossant alors un rôle plus politique, en sus de ses activités militaires.

 

Le Palais n’avait subi que peu de dégâts. Les milices ennemies, provenant de la Guilde des Magiciens et de l’île Tokai, n’étaient pas parvenues à se hisser jusqu’à cet endroit. Il restait donc au pays de Kuni un zeste de sa splendeur passée, un signe montrant que cette nation n’était jamais complètement tombée.

 

Au milieu des bibelots en métaux précieux disposés un peu partout dans la salle du trône jouaient deux jeunes filles âgées de sept et cinq ans. Leurs pères étaient attablés sur l’immense table placée dans un coin de la pièce. Les deux enfants avaient l’habitude d’être là, puisqu’elles se trouvaient êtres les propres progénitures du Roi et du commandant. Par conséquent, Miku et Luka avaient grandi ensemble. Comme leur famille ne quittait que rarement le château, les filles n’avaient pas l’occasion de nouer de relations sociales. D’ailleurs, Luka avait accueilli la naissance de Miku d’un très bon œil, comme si elle avait assisté à la naissance d’une petite sœur. En outre, elles possédaient plusieurs points communs. Leurs mères étaient décédées lorsqu’elles étaient assez jeunes, et leurs paternels s’étaient réfugiés dans leur travail. Les deux amies vivaient surtout en compagnie des servants du château, mais ces épreuves avaient renforcé les liens entre elles.

 

***

 

Les années passaient. Tandis que Luka se préparait à son rôle de Reine (elle assistait à des cours de bienséance, de diplomatie, et son père s’appliquait à lui apprendre les rudiments de la politique), Miku cherchait toujours sa voie. Cette jeune fille courageuse désirait plus que tout suivre les traces de son père dans la Garde royale. Cependant, elle se heurtait à plusieurs obstacles. Tout d’abord, elle devrait assurer l’héritage de son père. Nombreux étaient les lieutenants de l’armée qui n’étaient pas prêts à lui faire de cadeaux, et à la pousser dans ses derniers retranchements. Puis, et surtout, Miku avait rapidement compris qu’elle n’était pas du « bon » sexe.

 

L’armée de Kuni était entièrement masculine. Cela allait de pair avec la société largement patriarcale du pays. En conséquence, aucune femme n’avait jamais occupé ne serait-ce que le plus petit poste de la Garde.

 

Du fait de sa place privilégiée près de son père, il était arrivé à Miku de pouvoir assister, de loin, aux entraînements de la Garde royale. Elle y voyait alors son père donner fièrement ses instructions, et faire étalage de son immense technique. A chaque fois, elle ressortait impressionnée de la cour dans laquelle se déroulait l’entraînement. Mikuo s’était révélé le plus grand commandant de toute l’histoire du pays de Kuni. Son habilité stratégique avait permis aux alliés de triompher de la Guilde Magique. De plus, il était également très bien considéré en sa qualité de bras droit du Roi. Si Miku regrettait ses longues absences, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir de la fierté et de l’admiration envers son père. Plus que tout, elle voulait suivre ses traces.

 

Un jour, vers l’âge de sept ans, la jeune fille décida de prendre son destin en main. Toutes les nuits, elle sortit en douce du Palais Royal et se dirigeait vers un petit patio, situé non loin du centre d’entraînement de la Garde royale. Cet endroit n’était que très rarement surveillé, dissimulé, et relativement facile d’accès sans se faire repérer. Elle avait entreposé à cet endroit divers instruments de travail. Toutes les nuits, elle s’entraînait durant plusieurs heures, sans perdre du regard son objectif. Miku essayait de reproduire les mouvements observés pendant les sessions d’entraînement. Elle en avait également profité pour améliorer sa forme physique. Après quelques temps, on pouvait observer les résultats. En dépit de son apparence frêle, la jeune Miku disposait d’une incroyable force.

 

Toutefois, son père ne remarqua rien, sans doute trop occupé par ses fonctions avec le Roi. Il ne passait en effet que quelques minutes par jour en compagnie de sa fille, et était trop fatigué pour observer quoi que ce soit. Par contre, sa meilleure amie, la princesse Luka, avait, elle, noté le changement de comportement. Et la jeune fille aux cheveux roses était bien trop curieuse.

 

Une nuit, Luka s’extirpa également de sa chambre. La chambre de Miku était située à quelques mètres seulement de la sienne. La princesse avait guetté le moment où son amie s’échapperait. Comme elle l’avait prévu, Miku sortit alors que la pleine Lune brillait largement dans le ciel. Luka la suivit de loin à travers les couloirs du Palais. Après quelques minutes, la future Reine eut la confirmation de ses doutes alors qu’elle observait l’entraînement quotidien de l’apprentie. Luka était subjuguée par tant de technique, de force et de hargne. La détermination et l’envie de Miku transparaissait dans chacun de ses mouvements. La princesse resta cachée derrière un buisson, en silence, ne voulant pas perturber l’entraînement.

                                                              

Les nuits suivantes, Luka continuait à observer le rituel quotidien de Miku. Chaque nuit, la fille aux couettes sortait du Palais, se rendait au même endroit et y restait pendant plusieurs heures. Étonnement, elle ne s’était pas encore fait repérer par un membre de la Garde. Après quelques temps, Luka décida de se montrer au grand jour. Elle interrompit alors Miku en pleine session:

 

- Qu’est-ce que tu fais, Miku ? lança-t-elle discrètement alors que la jeune guerrière était occupée.

- Ah !  sursauta Miku. « Qu’est-ce que tu fais ici, Luka ? »

- C’est plutôt à moi de te poser cette question…

 

Miku baissa la tête, passablement gênée. Elle expliqua donc son objectif à son amie. L’envie de suivre les traces de son père, et de trouver sa place dans la Garde royale.

 

- Miku… commença Luka. « Tu dois montrer tous ces progrès à ton père. Il en serait fier, j’en suis certaine… »

- Non, je pense qu’il m’en voudrait de lui avoir désobéi… Je ne peux pas lui montrer maintenant. J’attendrai le moment venu…

 

Luka considéra Miku d’une mine suspecte. Visiblement, Miku n’avait pas réfléchi à la suite des événements, et s’était laissée portée par son envie. Selon la princesse, la jeune fille n’aurait jamais l’occasion de montrer ses talents à son père, les femmes n’étant pas acceptées dans la Garde. Plus Luka l’observait, plus elle était d’avis que le père de Miku devait connaître les talents de sa fille. Une combattante débutante qui avait atteint un tel niveau rien qu’en s’entraînant seule ne pouvait que devenir une grande guerrière dans l’avenir.

 

Un peu plus tard, alors que Miku continuait à agiter son sabre en bois devant un ennemi invisible, Luka s’éclipsa et se dirigea vers le couloir des chambres du Palais. Elle connaissait parfaitement l’emplacement de la chambre de Mikuo. Elle s’empressa d’y entrer. Sur le lit, le commandant de la Garde était plongé dans un sommeil profond, si bien que la princesse eût des difficultés de le réveiller. Ainsi, cette opération dura plusieurs minutes, l’homme paraissait extrêmement las.

 

- Princesse ? murmura-t-il, tandis que ses yeux étaient à peine ouverts. « Que faites-vous ici ? Retournez dans votre chambre. »

- J’ai quelque chose à vous montrer, commandant. C’est important !  Luka le tira du lit et le força à mettre une tenue plus décente que son léger pyjama.

- Mais, qu’est-ce qu’il se passe ?

- Dépêchez-vous !

 

Le commandant protesta plusieurs fois, et ordonna à la princesse de retourner dormir. Cependant, le caractère têtu de Luka eut raison de l’homme. S’il voulait rapidement retourner dans son lit, le plus simple était de la suivre.

 

La princesse l’emmena donc vers le minuscule terrain d’entraînement improvisé de Miku. Si le commandant était encore somnolent, la vision de sa propre fille en train de s’entraîner eut l’effet d’un électrochoc.

 

- Miku, qu’est-ce que c’est que ça ! hurla-t-il.

 

La fille aux couettes se retourna, effarée, tenant le sabre en bois fébrilement dans sa main droite.

 

- Papa… Je peux expliquer…

- Il n’y a rien à expliquer. Il est interdit de sortir pendant la nuit comme cela !

- Mais…

- Rentre te coucher !

 

Miku lâcha le katana d’entraînement qui s’écrasa sur le sol terreux, puis passa devant son père et Luka, qui paraissait désolée pour elle. Elle ne se doutait pas de la réaction de Mikuo. Toutefois, alors que la jeune fille passait à hauteur de son paternel, celui-ci l’arrêta d’un geste du bras.

 

- Ceci dit… C’était plutôt pas mal… Tu as réussi à atteindre ce niveau seule ?

- Oui, répondit Miku qui ne savait plus où se mettre.

- Mmh, considéra le père. « Tu veux continuer à t’entraîner ? »

- Oui… rétorqua-t-elle timidement.

- Dans ce cas, rends-toi demain à sept heures sur le terrain d’entraînement…

- Je pourrai m’entraîner ?

- Je me débrouillerai…

 

Un sourire radieux se dessina immédiatement sur le visage de Miku. Luka arborait, dans son coin, également une expression de satisfaction. La jeune fille touchait enfin son rêve du bout des doigts.

 

- Miku… Rappelle-toi, ce sera très difficile, prévint Mikuo.

- Je sais… dit-elle.

 

Cette réponse provoqua une légère hilarité chez le père. « C’est bien ma fille. Ça ne fait aucun doute », pensa-t-il.

 

***

 

Le père de Miku avait finalement réussi à convaincre les instances dirigeantes de la Garde royale d’enrôler sa fille parmi les recrues. Ce ne fut pas une mission bien difficile, du fait de sa position et son influence auprès du Roi. La demoiselle avait donc été acceptée. Cependant, et Mikuo l’avait prévenue, le plus dur était à venir. Elle était désormais la première femme à accéder aux entraînements de la Garde royale, et devrait donc combattre les réflexions misogynes de ses congénères et supérieurs, en plus de devoir porter le fardeau d’être la descendance du commandant. De son côté, son père était assez satisfait. En effet, sa famille possédait une longue lignée de combattants aguerris, tous entrés au Panthéon de la Garde. Lui qui s’attendait à la fin de son héritage, du fait d’avoir une héritière femme, s’enorgueillissait. Au fond de lui, il avait confiance en Miku.

 

Ses excellentes capacités en combat avaient permis à la jeune fille de monter rapidement les échelons qui étaient encore à sa portée, malgré les fortes dissensions de ses supérieurs. Elle passa ainsi rapidement chef des recrues, le seul poste à responsabilités réservé aux combattants les plus jeunes. Son niveau étant très supérieur à celui de ses camarades, sa nomination n’aurait dû, en temps normal, faire l’objet d’aucune réclamation. Cependant, beaucoup de pontes de l’armée avaient déjà, à ce moment, émis quelques réserves. Au fur et à mesure de son avancée, Miku pouvait ressentir le malaise ambiant qui accompagnait souvent sa présence.

 

Devant les hommes, elle essayait de faire bonne figure. La guerrière se tenait toujours bien droite, fière, faisant fi de toutes les remarques, bien qu’elles l’atteignissent parfois. Intrinsèquement, elle caressait tout de même l’espoir que ses capacités et son entraînement suffiraient à prouver sa valeur, mais il n’en était rien. Les plus hautes sphères du commandement lui seraient à jamais interdites. Hormis son père, les autres membres importants de l’état-major n’accepteraient jamais sa nomination à un poste important, et les instances de la Garde étaient ainsi faites que le pouvoir de son père s’arrêtait là. Dans les heures difficiles, Luka s’avérait devenir la confidente de la jeune fille. Les deux amies ne s’étaient jamais quittées, même si l’imposant agenda de la fille aux couettes avaient systématiquement réduits leurs rencontres. Ainsi, Miku fut aux premières loges du couronnement de la Reine Luka. Elle s’était aussi montrée d’une oreille attentive après la mort subite de son père, terrassé par la maladie. Les deux filles se retrouvaient sur énormément de points : elles désiraient plus que tout montrer leur valeur au monde, et devait subir sur leur dos le poids du passé de leurs ancêtres.

 

L’état-major de la Garde était composé de trois têtes pensantes : Mikuo, le commandant général, était ainsi secondé par deux lieutenants. Le premier, compagnon d’arme qui avait toute sa confiance, se prénommait Al. Son style de combat lui avait rapidement fait gagner le surnom de Big Al, tant son envergure dans les luttes au sabre était impressionnante. Le troisième, plus jeune, répondait au nom d’Akasaki Minato. Ce jeune homme, très présomptueux, était ainsi le plus jeune membre de la Garde à avoir jamais atteint les hautes sphères de l’état-major. En effet, il se montrait bon dans tous les domaines. Sabreur redoutable, il rivalisait d’ingéniosité dans les manœuvres stratégiques, et s’avérait également être un excellent enquêteur. Il avait ainsi pu déjouer crimes graves perpétrés par la pègre de Kyôu.

 

Miku avait déjà rencontré ces deux personnes. Elle savait pertinemment qu’aucun des deux n’approuvait sa présence. Cependant, Big Al se rangeait davantage auprès des décisions de son ami Mikuo, même s’ils étaient en désaccord sur ce point. Minato se montrait bien plus prétentieux, ne manquant jamais une occasion de rabaisser Miku plus bas que son rang de chef des recrues. Pour lui, une femme n’était pas destinée à combattre ou à occuper une quelconque position militaire, et il ne se gênait pas pour le faire remarquer.

 

Ce lot était le quotidien de Miku. Son sexe lui était rappelé à chaque moment, et, hormis les hommes qui étaient sous sa responsabilité et sur lesquelles elle possédait un certain impact, tous les soldats de la Garde royale lui remémorait sans cesse qu’elle ne méritait sa place qu’à la position de son père. Ainsi, plusieurs fois, elle s’éclipsa dans la salle du trône pour y rencontrer Luka et vider son sac, plein de rage et de tristesse, et revenait le lendemain sur le terrain d’entraînement, le moral gonflé à bloc.

***
 

Quelques années plus tard, 2 ans avant le chapitre 1

 

Miku était assise tranquillement sur son lit. Le soleil venait de se coucher, les missions de la journée et les entraînements étaient terminés. Son front suintait de sueur. Ainsi, elle partit se laver dans la salle de bains qui se trouvait tout près, puis partit en direction du bureau de son père. Il lui arrivait souvent de passer le voir cinq bonnes minutes, histoire de lui signifier que tout allait bien pour elle, qu’elle supportait les difficultés afférentes à sa place dans la Garde. Cela lui permettait également de jeter un petit coup d’œil à son paternel, qui commençait à prendre de l’âge. Les rumeurs au sein des groupes de soldats allaient bon train. Le bruit courait selon lequel le commandant allait se chercher un remplaçant. De ce fait, quelques soldats de seconde classe s’étaient mis dans l’idée d’organiser des paris, en cachette des supérieurs. Les prédictions donnaient bien sûr Big Al gagnant, mais une minorité commençait à voir d’un bon œil l’avènement d’Akasaki Minato.

 

La guerrière se trouvait loin de tout cela. Elle désirait juste rendre visite à son père. Elle traversa le long couloir silencieux qui menait à son bureau, et remarqua la porte entrouverte.

 

- Papa, c’est moi Miku. En temps normal, elle devait l’appeler « commandant » en présence des autres soldats, mais pas une âme qui vive à l’horizon. Cela ne posait donc pas le moindre problème.

 

Aucune réponse.

 

Miku réitéra son appel, toujours sans réponse, puis poussa la porte du bureau.

 

La jeune fille fit trois pas rapides en arrière. Le corps de son père gisait sur le sol, au milieu d’une immense mare de sang. Directement, elle s’accroupit à ses côtés. Les larmes commençaient à couler le long de ses joues, comme si tout son monde s’écroulait soudainement. Elle qui était d’un caractère si solide ne put résister. Elle éclata en sanglots près du corps inanimé de Mikuo, la gorge tranchée.

 

Prévenus par les cris incessants de Miku, une horde de soldats, dont Al et Minato, s’étaient réunis au sein même du bureau, constant le décès du plus grand commandant que le pays de Kuni n’avait jamais connu.

 

***

Les funérailles de commandant Mikuo s’organisèrent dans le plus grand faste. L’objectif de la Reine Luka était de rendre hommage au grand combattant qu’il était. Ainsi, elle décréta également un jour de deuil national. Le cortège funéraire parcourut les rues principales du quartier noble de la capitale, où plusieurs milliers de citoyens s’étaient rassemblés, dans le plus grand silence. Miku, habillée de noir, suivait de près le cercueil de son père, la tête baissée. Luka la suivit, puis vinrent les deux lieutenants de la Garde, Al et Minato.

 

Dans le cimetière, un défilé de personnalités vint présenter leurs condoléances à Miku. Al lui prit les mains, présenta ses excuses, et partit dans un grand silence. Puis, vient le tour de Minato :

 

- Si vous avez besoin de quoi que ce soit, Miku, n’hésitez pas à faire appel à moi…

 

Cette phrase provoqua soudainement une immense rage dans le chef de la fille.

 

Akasaki, je sais que vous ne m’appréciez pas… Je préfèrerai encore mourir plutôt que de faire appel à vous… Allez-vous faire voir !

 

Minato regretta ses propos et prit congé.

 

Quelques jours plus tard, la fille aux couettes s’était rapidement réfugiée dans sa chambre, plongée dans ses pensées. Quelques dizaines de minutes plus tard, elle entendit quelqu’un frapper à la porte. Elle ne répondit pas.

 

La porte s’ouvrit soudainement, laissant apparaître la Reine Luka.

 

- Miku… murmura-t-elle.

 

Sans réponse.

 

- Ne reste pas cloîtrée ici… N’oublie pas ton objectif, continua la souveraine.

 

Miku se retourna vers son amie.

 

- Ma Reine, c’en est trop. Je sens quelque chose de pourri dans la Garde… Il y a quelque chose que je ne saisis pas…

- Tu veux parler de ton père ?

- Nous n’avons pas encore trouvé son assassin…

- Big Al est en train d’enquêter. Il est particulièrement touché par le décès de son ami. Il a même renoncé au poste de commandant pour le laisser à Minato, histoire de pouvoir se consacrer à temps plein à la recherche de l’assassin de Mikuo…

- Quelque chose cloche…

- Quoi ? Va au bout de ta pensée, Miku. Luka était impatiente.

- Je trouve bizarre qu’un tueur ait pu s’infiltrer dans l’endroit le plus gardé du pays, blindé de soldats. Une idée m’est venue… Si la menace était interne à l’armée…

- Tu veux dire que…

- Je pense que l’assassin de mon père est un soldat de la Garde, et je veux le trouver…

 

Ainsi, Miku demanda à la Reine de s’éloigner quelques temps de ses responsabilités militaires. Elle voulait se consacrer à plein temps à la recherche du tueur.

 

***

Toute la nuit, Miku était restée éveillée. Son esprit travaillait à plein régime. Convaincue que le coupable était interne à l’armée, elle décida de partir de son hypothèse. Qui avait le plus profité de l’assassinat de Mikuo ? Assurément Minato, qui avait pris sa place. Elle en fit donc rapidement son suspect numéro un. Seulement fallait-il encore prouver ses doutes, et elle ne disposait d’aucune preuve.

 

Soudainement, un servant vint frapper à la porte de la chambre de Miku. Alors qu’elle ouvrit la porte, elle aperçut un jeune homme de petite taille, chargé d’un énorme carton contenant divers objets.

 

- Madame Miku. Ce sont les objets de votre père. La Reine m’a demandé de vous les restituer.

- Oh… Merci, rétorqua sensiblement Miku.

 

Elle s’empara alors de l’imposante caisse, remercia encore une fois le coursier et déposa les objets au centre de la pièce. En fouillant un peu, elle retrouva, en plus de l’uniforme de commandant, quelques bijoux ayant appartenus à sa mère.

 

- Ah, fit Miku. « Il ne l’a jamais oublié… »

 

Puis, au fond de la caisse, la jeune fille aperçut une petite enveloppe dont le papier commençait à jaunir. Elle s’ouvrit précautionneusement et reconnut directement l’écriture de Mikuo.

 

« Ma Reine,

 

L’armée du pays de Kuni a besoin d’un chef d’exception. Une personne pouvant guider tous ces soldats vers le droit chemin. Quelqu’un en qui ils peuvent avoir confiance.

 

Depuis quelques temps, je me mets à réfléchir. Je commence à penser que, malgré mon expérience, mon âge avancé m’empêche d’assumer au mieux cette fonction. Par la présente, je souhaite vous présenter ma démission. Soyez cependant certaine que toute aide sera apportée au cas où vous en aurez besoin. Cependant, je pense que le temps est venu de passer la main à la jeune génération.

 

Toutefois, il m’est difficile de choisir un successeur. Mes deux lieutenants, Al et Minato, sont bien sûrs des personnes de confiance. Mais je ne pense pas qu’Al désire accéder à une fonction aussi importante, tandis que Minato pourrait se montrer trop arrogant.

 

Bien sûr, il est également possible de choisir une autre personne. J’ai d’ailleurs entendu dire que ma fille Miku possédait de très bonnes capacités en combat, en plus de son leadership naturel. Mais, elle est encore trop jeune pour assumer ces responsabilités. Dans l’avenir, elle pourrait devenir une commandante de tout premier ordre.

 

Le choix de mon successeur vous revient, comme le veut la Loi. Si vous voulez mon avis, il vous faut choisir une personne possédant toute votre confiance. Le secret de la stabilité du pays réside dans l’entente entre le souverain et le commandant de la Garde.

 

En vous remerciant de tout votre soutien.

 

Votre serviteur dévoué.

 

Commandant Mikuo. »

 

Miku replia la lettre et la plaça dans l’une de ses poches intérieures. Sa lecture lui faisait remettre tout la situation en perspective. Le fait de déconseiller ses deux lieutenants pour prendre sa place aurait pu causer la perte de son père. Si le contenu de cette lettre s’était ébruité, quelqu’un aurait certainement voulu agir. Dans l’état actuel des choses, cette découverte confirmait sa première hypothèse: le coupable ne pouvait être que Minato, le seul à avoir affiché ses ambitions, et celui qui avait le plus à perdre. Aujourd’hui, il avait été nommé Commandant de la Garde, un peu dans la précipitation, et alors que Big Al avait refusé le poste.

 

La jeune guerrière réfléchit. Elle devait informer la Reine Luka de l’existence de cette lettre, mais voulait tout d’abord s’entretenir avec Minato.

 

Soudain, deux recrues de la Garde se tinrent devant la porte de la chambre de Miku.

 

- Le commandant vous appelle à son bureau, chef.

 

Le destin frappait à sa porte. Elle se dirigea alors quatre à quatre vers le bureau qui, quelques jours auparavant, était encore occupé par son père. Alors qu’elle progressait dans le couloir, elle fut prise de nausées, en se remémorant ce jour funeste où elle découvrit le cadavre de Mikuo. Emprunter ce chemin était toujours aussi difficile. Elle parvint cependant jusqu’à la pièce, où Minato l’attendait, assis derrière le bureau.

 

- Asseyez-vous.

 

Miku s’exécuta. Le visage de Minato se para d’un large sourire malsain

 

- Vous savez, ma petite dame, le temps des cadeaux est terminé. Vous savez bien que vous ne devez votre place qu’à votre illustre père. Je vous informe que tout cela, c’est terminé. Je vous retire vos adjudications. Vous redevenez civile.

 

Miku serra les dents. Une telle injustice ne pouvait être tolérée. Puis, elle se rappela la lettre dans sa poche. Si elle pouvait prouver l’implication de Minato dans l’assassinat de Mikuo, c’en était fini de lui. Elle se leva donc, salua le commandant sans dire un mot, et prit congé.

 

Alors qu’elle était sortie de la caserne, Miku laissa éclater sa rage.

 

- Tu ne perds rien pour attendre, salopard.

 

Puis, elle se dirigea vers le Palais Royal, tenant précieusement la lettre de son père entre ses mains.

 

***

 

Dans la salle du trône, Miku s’était installée avec la Reine Luka sur la grande table de réunion. Elle se trouvait à sa droite, assez proche, et parlait à bas volume. Tout d’abord, elle l’informa de sa situation, de son récent licenciement, et lui montra la lettre de son père.

 

- Quelle honte ! s’écria la souveraine. « Attends, je vais arranger ça ! »

- Ce n’est pas la peine… répondit Miku, provoquant la surprise de Luka. « Le fait de ne plus avoir de responsabilités me permet de me concentrer à plein temps sur la recherche du meurtrier de mon père. Je ne pouvais pas rêver mieux. »

- Mais Big Al est déjà sur le coup…

- Je préfère mener mon enquête de mon côté…

- Tu ne fais donc confiance à personne ?

- Plus maintenant…La lettre de Papa est claire. Minato me voyait comme un obstacle. Je pense qu’il est lié à l’assassinat mais je ne peux pas encore le prouver. De plus, la soudaine disparition de Big Al m’inquiète aussi…

- Il est parti enquêter…

- Il aurait très bien pu faire ça depuis la caserne… Mais non, il a préféré tout quitter et ne plus donner signe de vie. Je trouve ça bizarre.

 

Miku était donc redevenue simple citoyenne. La guerrière sortit du Palais et se mit à réfléchir à voix haute, le regard tourné vers les immenses bâtiments de la ville.

 

Elle emprunta ensuite le chemin qui menait vers le forum du quartier noble. Sur la place, elle se trouvait au milieu de la foule bruyante, lorsqu’à un coin de rue, elle aperçut par chance un visage familier. Le lieutenant Al était habillé de vêtements sombres, et portait une large cape par-dessus. Il s’écarta dans les petites rues adjacentes, avec grande précaution. Miku se dit à cet instant que la chance était avec elle, et se mit à le poursuivre de loin. Un peu plus tard, Big Al prit la direction du quartier populaire de Kyôu par un des accès secondaires. Il continuait son chemin à travers les ruelles assombries pour arriver à une maisonnée en mauvais état. Il frappa à la porte. Une dame d’un certain âge vint lui ouvrir. Ils s’échangèrent quelques mots (Miku se trouvait bien trop loin pour entendre quoi que ce soit), et Al sortit de sa besace un énorme sac d’argent qu’il donna à la dame.

 

L’esprit de Miku se retourna dans tous les sens. Ses suppositions se montraient vraies. Il y avait bien quelque chose de pourri au sein de la Garde royale. Elle observa encore quelques instants les déplacements de Big Al, qui retournait simplement vers le quartier noble. Puis, elle partit en direction de la petite maison, et se mit à frapper à la porte. Pas de réponse.

 

Elle insista.

 

Toujours rien.

 

La guerrière aux couettes se décida alors de patienter dans les environs, jusqu’à la tombée de la nuit. Quelqu’un finirait bien par sortir et elle n’aurait alors qu’à l’alpaguer et l’interroger.

 

Quelques heures plus tard, la Lune brillait dans le ciel. Miku observait sans discontinuer la maison, et aperçut de loin la poignée de la porte s’actionner. Ensuite, plusieurs hommes, tous habillés et noir et masqués, sortirent et se dirigèrent vers le quartier noble.

 

Miku les suivait. Elle vérifia plusieurs fois le sabre qu’elle portait à sa ceinture, dernier cadeau de son père.

 

Les mercenaires continuaient d’avancer et prenaient la direction du Palais Royal.

 

***
 

Miku se pressait, sans avoir vraiment conscience de ce qu’il se tramait. Tout au plus avait-elle compris que ces hommes représentaient une menace. Cette horde de soldats qui se dirigeait vers le Palais était relativement rapide. Heureusement n’avaient-ils pas pris les accès secrets. Ainsi, la guerrière parvint à arriver avant eux à destination.

 

Elle se dirigea directement vers la salle du trône. Ses réflexes lui ordonnaient de partir protéger la Reine à tout prix. Miku poussa la porte de la pièce, et retrouva Luka, face à face avec Big Al et Minato Akasaki.

 

La fille aux couettes ne se pria pas pour couper leur conversation.

 

- Ma Reine, éloignez-vous d’eux. Des mercenaires projettent d’attaquer le Palais !

 

Big Al prit la parole, bien calmement.

 

- Que dites-vous ? Ce ne sont que des sornettes. Vous délirez, ma petite !

- Vous êtes derrière tout cela, Al. Je vous ai vu tout à l’heure dans le quartier populaire.

 

Al émit un rire sadique, puis se tourna vers son coéquipier.

 

- Minato !

 

Le commandant aux cheveux rouges s’empara alors de la Reine, et la menaça, un couteau sous la gorge.

 

- Vous êtes bien comme votre père, ma petite Miku. Toujours à vouloir fourrer votre nez dans les affaires des autres…

- C’était donc vous, Al. Vous avez osé tuer votre ami.

- Il n’y a pas d’amis qui tiennent quand on peut s’emparer du pouvoir absolu. L’amitié avec Mikuo ne valait rien pour moi. Juste un moyen d’assouvir mes ambitions. Honnêtement, vous voyez cette petite Luka supporter le poids de la gestion du Pays de Kuni. J’en doute. Il faut un homme fort pour cette responsabilité, et je suis celui dont la nation a besoin.

 

Les cinq mercenaires firent alors leur entrée dans la salle du trône. Miku avait déjà dégainé son katana. Les soldats avaient à peine eu le temps de passer la porte que la guerrière faisait déjà parler sa vitesse, les éliminant un par un avec une facilité déconcertante.

 

- Je dois avouer… Vous faites preuve d’une grande agilité.

- Contrairement à beaucoup, j’ai dû prouver plusieurs fois que je méritais ma place. Alors que vous vous reposiez allègrement, je continuais mon entraînement. Je ne vous crains plus désormais.

- Quelle présomption !

 

Miku restait concentrée,  levant son sabre vers ses ennemis, à moitié plongée dans sa réflexion.

 

- Il y a toutefois quelque chose que je ne comprends pas… Pourquoi avoir engagé des mercenaires ? Vous pourriez très bien prendre le pouvoir seuls, Minato et vous, maintenant que mon père n’est plus là.

 

Big Al baissa la tête.

 

- A moins que… réfléchit la guerrière. « Je vois… »

- Je pense que tu comprends maintenant, tu es bien plus maligne que tu en as l’air ! rétorqua Al sur un ton dédaigneux. « Je ne peux pas garantir que tous les soldats me suivent. Le seul moyen de garantir ma réussite est d’engager des mercenaires. Eux ne sont motivés que par l’argent. Une fois que j’aurai instauré la terreur, je pourrai prendre le pouvoir dans l’armée. »

- Vous craignez même vos subordonnées. Mon père avait raison, vous auriez fait un commandant exécrable !

- Trêve de bavardages ! D’autres troupes ne vont pas tarder à arriver. C’est terminé pour vous. Le trône de Kuni est à moi, hurla Al.

 

Minato fit preuve d’un moment d’égarement, si bien que Luka parvint à se défaire de son étreinte, et à se mettre à l’abri. Miku se retrouvait donc face à face avec les deux renégats.

 

- Je peux m’occuper seul d’elle, lança Minato.

- Allez-y donc, commandant !

- Je vous attends, fit Miku.

 

S’en suivit alors une lutte de haute volée. La réputation de Minato n’était en effet pas usurpée. Cependant, on pouvait voir dans ses techniques de combat que le guerrier prenait son adversaire à la légère. Une faible femme comme Miku ne pouvait en aucun cas rivaliser avec lui, pensait-il.

 

Miku profita de la situation. Elle avait rapidement observé les énormes latences que laissait Minato dans sa garde. Ainsi pouvait-elle lui asséner quelques coups aux bras et aux jambes.

 

- Battez-vous sérieusement, Minato. Sinon, c’est la fin pour vous, lui prévint la fille.

 

Le commandant relança alors plusieurs attaques, beaucoup plus sérieuses cette fois. Mais sa vanité avait déjà causé sa perte. Les légères blessures que lui avait infligées Miku se montraient rédhibitoires pour la suite du combat. Sans mal, la jeune femme parvint à lui lancer un coup de katana directement dans les jambes, annihilant ses mouvements, et le laissant gésir sur le sol. Son sang coulait abondamment. Il n’en avait plus pour longtemps.

 

- Perdre par manque de respect pour son adversaire. Définitivement, vous êtes pathétiques, maugréa Miku en guise de phrase d’adieu.

 

Elle s’avança alors vers Big Al. L’homme avait déjà retiré son sabre de son fourreau. Depuis longtemps, il avait compris l’issue du combat précédent.

 

- Ça ne sera pas aussi simple. Je ne suis pas comme Minato.

- Je sais…

 

Miku se lança la première vers son adversaire pour la première attaque. Al para celle-ci avec la lame de son sabre. Les bruits scintillants des katanas résonnaient à travers tout le château. Luka observait la lutte, priant pour la victoire de son amie. Mais, dans un premier temps, le traître parvint à atteindre le bras droit de Miku, qui lâcha son sabre.

 

- Ton bras droit est inutilisable. Tu ne peux plus m’attaquer… Il s’avança vers elle d’un air menaçant. « C’est terminé ! »

- Que tu crois…

 

D’un geste extrêmement rapide, Miku s’empara de son arme de la main gauche.

 

- Tu es ambidextre ?!

- C’est le résultat de mes longues heures d’entraînement… Mais, vous ne pouvez pas comprendre… La sensation de la sueur qui coule le long de votre front doit être bien lointaine, non ?

 

Le combat reprenait. Miku éprouvait toutefois des difficultés à se battre à un seul bras. Elle prit plusieurs instants pour régler son équilibre. Pendant ce temps, les attaques de Big Al ne diminuaient pas. L’idée de prendre définitivement le dessus et le pouvoir motivait encore davantage le traître. Mais l’espoir de Miku ne désemplit pas. D’un coup de jambe, elle arriva à atteindre la main droite d’Al. Celui-ci fut déséquilibré. Miku ne réfléchit pas plus loin et lui planta son sabre en plein cœur, par l’ouverture qui s’était créée.

 

Big Al cracha une large quantité de sang par la bouche, et s’écroula, inanimé, aux côtés de Minato, dont le souffle de vie avait déjà disparu.

 

Alors que Miku reprenait son souffle en observant les corps meurtris de ses ennemis, tentant de récupérer son calme, Luka s’approcha de son amie et la serra fortement dans ses bras.

 

- Merci, Miku…

 

Peu après, de nouvelles troupes de mercenaires fit irruption dans le Palais, décimant les gardes en service. On pouvait en dénombrer une centaine, tout du moins. Big Al avait certainement prévu de les faire arriver par vagues successives, et prendre le contrôle du Palais, puis de la capitale petit à petit. Les hommes pénétrèrent dans la salle du trône et observèrent directement le cadavre de leur employeur à même le sol. Miku n’eut même pas besoin de les éconduire. Les guerriers masqués repartirent aussi vite qu’ils furent venus, faisant définitivement une croix sur leur généreuse rémunération.

 

Luka et Miku restèrent immobiles en face du trône de Kuni, et se prirent dans les bras.

 

- Ma Reine, il ne sera pas simple de garder votre place… Il vous faut pour cela un commandant d’armée loyal et efficace, déclara la jeune fille aux couettes.

- Je pense l’avoir déjà trouvé, répondit la Reine en fixant son amie d’un regard significatif.

 

***

 

La nouvelle de la trahison des deux anciens lieutenants de Mikuo avait rapidement fait le tour de la capitale et des soldats de la Garde royale. Quelques jours plus tard, Luka fit une déclaration devant toutes les armées et nomma Miku nouvelle commandante de la Garde. Ses exploits et ses combats contre Al et Minato avaient déjà fait le tour de toutes les recrues. Désormais, son autorité était inébranlable, y compris parmi la population civile.

 

Juste après sa nomination, Miku prit possession de son nouveau bureau dans lequel trônait encore une vieille photo de son père, accompagné du l’ancien Roi de Kuni.

 

La jeune commandante versa alors quelques larmes.

 

- J’ai réussi, Papa…

 

***

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