Sekai : Chapitre 2 - Deux inconnus

Publié le par Jyôka Ryu

La charrette continuait sa progression à travers le chemin de terre sec et tortueux. Les roues du carrosse sommaire provoquaient un nuage de poussière juste derrière lui. Alys et Rin se trouvaient à l’avant du véhicule, la jeune fille aux cheveux bleus tenant toujours fermement les rennes de ses deux poneys bien dressés. Len était toujours installé à l’arrière, somnolent, en compagnie de Lupin, le chat d’Alys, qui s’était blotti près de son flanc. Rin, elle, était toujours perdue dans ses pensées, réfléchissant sans arrêt à l’endroit où elle et son frère avaient atterri. Tous deux n’étaient arrivés que depuis quelques dizaines de minutes, et pourtant, elle ressentait au fond de son esprit le sentiment de mal du pays. Elle était loin de la maison, elle en était certaine. Néanmoins, la jeune blonde était bien incapable de mettre un nom sur l’endroit dans lequel elle se trouvait. Alys lui avait bien annoncé qu’elle les emmenait à son domicile, à Uchi, mais Rin pouvait fouiller aussi loin qu’elle le pouvait dans sa mémoire, elle fut dans l’incapacité de se souvenir d’un tel nom de lieu à sa connaissance. Rin perdit son regard au travers de la forêt d’un vert pur qui s’étendait à perte de vue. Elle n’osait pas encore adresser formellement la parole à Alys, craignant la réaction de cette dernière à l’une de ses éventuelles questions.

Finalement, quelques instants plus tard, c’est bien la conductrice du char qui ouvrit la bouche et annonça qu’ils allaient sous peu arriver en vue du village. Rin s’impatientait de découvrir celui-ci. La forêt qu’elle venait de traverser lui avait laissé une étrange impression, comme si elle avait fait un bond de mille ans en arrière. Il faut dire également que les vêtements portés par Alys n’aidaient en rien. Celle-ci portait en effet un kimono bleu marine, fermé par une ceinture gris foncé. Rin ne se doutait même pas qu’il était encore possible de porter une telle tenue. Cependant, elle n’effectua aucune remarque et tint son silence. Le convoi continuait de progresser à travers le chemin poussiéreux et arriva enfin au sommet d’une colline. De ce promontoire, on pouvait observer la vallée au sein de laquelle se trouvait le village d’Uchi.

Sa vue provoqua chez Rin un deuxième électrochoc. Pour sûr maintenant, elle était loin de chez elle. La jeune fille se demandait même si elle n’était pas en train de rêver. En effet, le village était relativement petit, mais surtout, il n’était composé que de quelques maisons en bois, rangées en quartiers bien rectilignes (de leur perchoir, il était aisé d’analyser la structure générale du hameau). Quelques maisons étaient cependant pourvues de toits en tuiles rouges, mais Rin remarqua surtout l’immense tour en briques qui se dressait à l’est du village. A côté de cet édifice se trouvait une grande cour entourée de barbelés.

Alys emprunta un petit chemin descendant vers la vallée. Len était toujours inconscient au fond de la charrette et n’avait pas pu profiter de la vue. Rin se trouvait toujours en pleine réflexion, encore plus depuis qu’elle avait posé les yeux sur le village. Elle ressentit soudain l’impression d’avoir atterri dans un décor de cinéma. Elle tentait de trouver des explications logiques à ce que les deux jumeaux étaient en train de vivre. Alors que le groupe pénétrait dans le village, Rin pouvait réellement s’apercevoir à quel point ce « monde » était éloigné du sien. La modernité de sa ville d’origine aux grands buildings était bien loin et avait fait place à une petite bourgade. Des deux côtés de la rue qu’ils avaient empruntée, Rin prenait le temps d’observer l’allure des autochtones. La plupart portait une tenue semblable à celle d’Alys, même si la couleur différait. Au loin, elle vit des enfants vendre des œufs à la sauvette aux passants, alors qu’ils passaient devant un petit bar où l’on pouvait observer deux hommes d’un certain âge déguster tranquillement une boisson alcoolisée, semblait-il.

Après quelques minutes de trajet, le groupe s’arrêta devant une maison de taille moyenne, et Alys s’écria simplement :

- Voilà, bienvenue chez moi !

La maison était en bois, comme toutes les autres. On pouvait également remarquer une porte glissante qui permettait d’entrer dans l’habitation. Celle-ci était précédée d’un petit escalier de quelques marches, puisque la maison était totalement surélevée.

Alys invita Rin à entrer, mais celle-ci posa un regard malheureux sur Len, toujours couché à l’arrière du chariot. Les deux filles n’avaient plus qu’à se résoudre à le porter afin de le mener à l’intérieur de la maison et de le laisser se reposer dans une pièce, avant qu’il ne reprenne connaissance.

Alors qu’elles venaient toutes les deux de poser le jeune homme dans un futon bien douillet, la mère d’Alys fit irruption dans la chambre et lança un timide « bonjour », très peu amical. Alys prit immédiatement la parole face à sa mère, afin de l’informer de la situation :

- J’ai trouvé ces deux personnes inconscientes sur la route depuis la capitale. Il fallait les aider !, se justifia-t-elle.

La mère ne prononça pas un seul mot. Alys, quant à elle, lança tout d’abord un regard désapprobateur en direction de sa mère avant de se tourner vers Rin et de s’excuser pour son inhospitalité. Rin répondit d’un signe signifiant que tout cela n’avait que peu d’importance, et qu’elle était déjà reconnaissante envers Alys de les aider, elle et Len. De toute façon, l’adolescente était encore trop souvent plongée dans ses pensées pour s’attarder sur de tels détails. Les deux jeunes filles se dirigèrent ensuite vers la plus grande pièce de la maison. Celle-ci était équipée d’une grande table en son centre, et était également pourvue de plusieurs bibelots. Rien de luxueux cependant, mais suffisamment d’objets pour vivre correctement. Un beau feu de bois s’échappait de la cheminée située au fond de la pièce. La jeune fille à la tresse bleutée informa Rin qu’elle allait lui préparer quelque chose à grignoter, et lui proposa de l’attendre quelques instants et de se détendre un peu. Alys avait bien remarqué le visage de plus en plus paniqué de sa nouvelle amie au fur et à mesure qu’elles progressaient de la rue principale du village, et elle se doutait que celle-ci aurait certainement besoin d’un petit moment de pause afin de reprendre ses esprits. Il serait toujours temps d’engager la conversation pour de bon plus tard.

Rin restait donc là, à genoux devant la table basse, et continuait à réfléchir. Le silence qui régnait dans la maison (en dehors d’Alys qui faisait la cuisine) était le bienvenu pour faire le point. Alors, où était-elle ? Serait-elle en train de rêver ? Ou était-elle morte ? Plusieurs hypothèses traversèrent son esprit, mais elle ne put s’arrêter sur l’une d’entre elles. Elle tenta aussi de se remémorer les instants qui précédaient son arrivée ici : cette lumière bleue, la disparition de son frère… Tout était allé tellement vite qu’elle n’eut même pas le temps de se réjouir d’être encore aux côtés de Len, et que visiblement celui-ci n’était pas mort. Puis vint le temps des questions : que répondre aux éventuelles interrogations qu’Alys pourrait lui poser ? Est-ce que Rin devait jouer la carte de l’honnêteté ou devait-elle coudre une sorte de tissu de mensonges pour se protéger ? Pendant plusieurs minutes, elle continuait à se triturer les méninges, le regard posé sur le gros pot en terre cuite posé à la droite de la cheminée.

Quelques instants plus tard, Alys revint de la cuisine en apportant un énorme bol de riz garni aux légumes qu’elle déposa sur la table devant la place de Rin. La jeune fille, qui mourait de faim, se lança vers la nourriture en murmurant quelques mots en guise de remerciements. Après avoir avalé quelques bouchées de riz, Rin ralentit le rythme, ce qui permit à Alys de commencer la conversation.

- Alors, vous venez d’où comme ça ?

Rin déglutit difficilement à l’évocation de cette question. Sa bienfaitrice attaquait directement par le point sensible, et il lui fallait trouver rapidement une parade pour éviter de lui dire la vérité, car elle voulait finalement à tout prix éviter de lui parler de quelque chose qu’elle-même ne comprenait pas.

- Euh, je ne sais plus…, répondit timidement et machinalement Rin.

L’adolescente n’avait pas songé à d’autre éventualité. Elle avait pris l’excuse de l’amnésie, et s’était lancée sur un chemin glissant. D’ailleurs, elle avait un peu honte de cette réponse. Il s’agissait tout de même d’un ressort très éculé. De plus, elle venait de s’embarquer dans un tas de difficultés et n’était même pas certaine qu’Alys allait croire à son histoire. Finalement, elle décidait de continuer dans cette voie, principalement parce que c’était sa seule idée.

- Malheureusement, je n’ai aucun souvenir d’avant mon malaise. Nous avons dû être attaqués, se justifia-t-elle.

Alys, gênée par sa question, poussa un léger « Ooh », et ne dit plus rien, se contenant de fixer la table, la tête baissée.

- Et, où sommes-nous en fait ? demanda Rin.

Alys regarda Rin et observa la détresse dans ses yeux. Elle remarqua qu’elle allait devoir tout lui expliquer sur son village, son pays, tout. La jeune fille s’éclaircit la voix et commença son discours :

- Comme je te l’ai déjà dit, nous sommes dans le village d’Uchi. La route sur laquelle je vous ai trouvé tous les deux menait à Kyoû, la capitale de Kuni, la plus grande île de Sekai.

Rin interrompit son amie d’un geste de la main. Sur deux phrases, elle était parvenue à prononcer trois mots qu’elle ne comprenait aucunement. Kyoû, Kuni, Sekai : tout cela sonnait comme du charabia pour elle. Cela devait être des noms de lieux, mais aucune de ces appellations ne faisait référence à un endroit qu’elle connaissait. Plus le temps passait, plus elle se sentait perdue. La jeune blonde prit un instant pour une nouvelle fois reprendre ses esprits, puis fit un signe en direction d’Alys pour qu’elle continue son explication. Celle-ci préféra toutefois ne pas poursuivre en raison de l’état de son invitée.

- Ça va ?

- Oui, oui, on va dire que ça fait beaucoup d’informations d’un coup…, expliqua Rin. « On pourrait aller faire un tour à Kyoû ? J’aurai bien envie de voir à quoi ça ressemble.

- Ça serait pas mal, je dois y retourner bientôt. Vous pourrez venir avec moi…, proposa Alys.

- Oh, avec plaisir !

Cette proposition avait présenté l’avantage de détendre l’atmosphère lourde. Au final, Rin était relativement satisfaite. L’excuse de l’amnésie, bien que très grosse, avait semblé passer, et quelqu’un se proposait en outre de lui faire découvrir ce monde inconnu. Pour l’instant, la préoccupation principale restait encore son frère Len, toujours alité dans la chambre d’à côté. Après le repas, elle partit le rejoindre.

La chambre à coucher était relativement vide. Elle n’était en effet décorée que des quelques meubles minuscules sur lesquels étaient posées des bougies, éteintes pour l’instant. Le futon sur lequel était installé Len occupait la majeure partie de la pièce. Le jeune homme dormait encore profondément, alors que Rin se mettait à observer la rue extérieure par la fenêtre. Elle y vit la vie suivre son cours : elle observa de nouveau les enfants vendeurs d’œufs qu’elle avait aperçus auparavant, et posa son regard pendant un moment sur un groupe de trois hommes en train de jouer aux cartes sur le parquet en bois situé à l’entrée de la maison d’en face. Une idée saugrenue lui passa par la tête : et si elle se trouvait dans un autre monde, un monde parallèle ? Elle avait déjà lu des histoires à ce sujet, mais cela restait de la science-fiction, rien d’autre...

Soudain, elle entendit un grognement derrière elle. Elle se retourna et vit Len en train de se réveiller. Celui-ci ouvrit tout doucement les yeux et parcourut la pièce du regard. Il semblait quelque peu perdu, et puis vit Rin près de la fenêtre. Il ne put s’empêcher de poser la question évidente :

- Où sommes-nous ?

- A Uchi, rétorqua Rin

- … et c’est où Uchi ?

- Bonne question !

Rin laissa encore quelques secondes à son frère pour bien se réveiller. Vu son regard, il ne s’était pas encore rendu compte de la complexité de la situation, mais cela n’allait pas tarder. Il se releva doucement de son futon, et fit quelques pas en direction de la fenêtre où il put avoir un aperçu de la rue en contrebas. Tout à coup, il se retourna sur Rin et lui demanda ce qu’il se passait. Celle-ci ne put apporter comme réponse que :

- Je ne sais pas, je n’ai aucun souvenir d’après le moment où tu as couru comme un dératé vers la lumière bleue dans le hangar.

- On aurait donc voyagé, conclut Len. « Mais où est-ce qu’on peut bien être ? »

- D’après Alys, la fille qui nous a recueillis. Nous sommes à Sekai.

- Ça ne ressemble à rien que je connais. Mais qu’est-ce que ça veut dire, où est-ce qu’on est ? On est en train de rêver ?, s’interrogea Len.

- Et nous sommes tous les deux en train de faire le même rêve en même temps… C’est un peu gros, argumenta Rin

- Alors, on s’est tous les deux retrouvés dans un lieu inconnu.

Rin ne prit même pas la peine de répondre à cette dernière affirmation. Elle non plus n’avait aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient. Elle avait pu tout au plus faire semblant pour éviter de les mettre dans une situation encore plus dramatique. Rin se mit à faire le tour de la pièce sous le regard inquiet de Len, qui s’était rassis sur le lit. Après une légère réflexion, elle annonça :

- Au point où on en est, autant continuer à faire semblant. J’ai raconté à Alys que nous n’avions aucun souvenir d’avant notre évanouissement. Nous n’avons qu’à continuer comme ça, et nous finirons bien par avoir des informations sur cet endroit.

- Pas bête, confirma Len. Sinon, il y avait toujours cet homme mort dans l’entrepôt. Qu’est-ce qu’on fait par rapport à ça ?

- On ne peut pas faire grand-chose pour l’instant. Quand on sera sorti de ce pétrin, on appellera la police.

Alors que Len continuait à observer la vie quotidienne des habitants d’Uchi à travers la fenêtre (peut-être espérait-il glaner quelques informations par ce biais ?), Alys fit irruption dans la chambre :

- Ah, vous êtes réveillé ? Vous allez mieux ? Si vous voulez, je vous ai aussi préparé de quoi manger.

- Ah, très bien, merci, répliqua Len devant tant de gentillesse.

Alors que Len prenait son repas, Alys lui posait encore quelques questions sur leur origine, mais elle se heurta à l’ignorance feintée de son interlocuteur. « Ce plan marche deux fois », s’étonna même le jeune blond. Mais il refusa de se plaindre. L’après-midi touchait doucement à sa fin, et Alys laissa ses deux invités se reposer encore un peu dans la chambre adjacente.

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La nuit n’allait plus tarder à tomber, mais Alys décida tout de même d’emmener ses deux nouveaux amis dans le centre du village, là où il y avait davantage d’activité. C’était une bonne occasion pour les deux inconnus de découvrir de plus près cet endroit mystérieux dans lequel ils étaient susceptibles de demeurer un bon moment.

- Vous allez voir, la place du village est très animée à cette heure-ci. Vous pourrez même voir la maison de notre chef !, s’enthousiasma la jeune fille à la tresse.

- Ça a l’air chouette, ajouta Rin.

Le groupe empruntait une rue en pente descendante qui menait un peu plus loin dans la vallée, la maison d’Alys étant située sur les sommets du village. En route, Len ne put s’empêcher de lancer la conversation avec son hôte, et commença directement par une question délicate :

- Et ton père, Alys ? Est-ce qu’on aura l’occasion de le voir ?

La jeune fille baissa la tête en signe de tristesse.

- Malheureusement, il est mort…

Len fit la grimace, mais ce n’était rien à côté du regard assassin que Rin venait de lancer à son frère. Elle profita du fait que leur nouvelle compagne s’était mise plus en avant de groupe pour le gronder silencieusement. Rin bouscula son frère :

- Tu n’aurais pas pu te taire ?

- Comment je pouvais deviner, moi ?

Rin ne répondit pas et s’approcha d’Alys pour présenter ses excuses. Len suivit à son tour pour faire de même.

- Excuse-moi… C’était il y a longtemps ?

A peine cette phrase terminée, Len sentit le choc de la main de Rin sur sa tête. Il n’osa même plus lui adresser un regard. Cependant, Alys lui répondit poliment :

- Il est mort pendant la Grande Guerre Magique, il y a 15 ans.

Len observa la réaction de sa sœur, dont le regard désapprobateur d’il y a quelques secondes avait fait place à une expression de surprise. Les deux frères et sœurs avaient-ils bien entendu ? Alys venait-elle réellement de parler d’une « guerre magique » ? Elle leur avait annoncé ça d’une manière si simple et sans arrière-pensée qu’il ne pouvait pas s’agir d’un mensonge. Ce qu’elle disait ne pouvait être que la vérité… Rin et Len laissèrent Alys prendre les devants du groupe, alors qu’ils arrivaient en vue de la place du village. Celle-ci était en effet bien animée. Plusieurs boutiques étaient encore ouvertes, éclairées par les quelques petits feux qui se trouvaient sur le bord de la route. La jeune fille à la tresse bleue proposa à ses deux invités de s’installer en terrasse d’un petit bar. Rin accepta sans hésiter ; cela pouvait être une occasion d’observer la vie des habitants d’Uchi au plus près. Alys laissa les deux adolescents s’attabler, tandis qu’elle partit leur chercher de quoi boire. A ce moment-là, Len ne put s’empêcher d’interpeller sa sœur. Tant qu’Alys étaient encore là, il n’avait pas osé en rajouter :

- J’ai bien entendu ? Elle a parlé de « grande guerre magique » ? Mais c’est pas possible, se demanda Len.

- Qu’est-ce que tu veux que je te dise, lui rétorqua Rin. « On n’est bien loin de chez nous, c’est sûr, et la logique de cet endroit m’échappe complètement. »

- Tu penses qu’on est toujours en train de rêver ?

- C’est trop précis pour être un rêve… Et puis, on ne dormait pas quand tu t’es mis à te lancer vers la lumière bleue dans l’entrepôt…

- Tu veux dire qu’on a voyagé, en conclut donc Len.

- Ben, si on part du principe que l’appareil du hangar était une sorte de téléporteur (si on va très loin), on aurait peut-être voyagé ailleurs. Le problème, c’est qu’on ne reconnait rien ici. C’est comme si on se trouvait dans un autre monde.

- Un autre monde, n’importe quoi !

- Tu as une meilleure hypothèse, peut-être ? lui demanda Rin

- Je dois bien t’avouer que non…

Ils furent interrompus par le retour d’Alys qui leur avait rapporté deux verres de jus. Rin et Len ne bronchèrent pas et acceptèrent cette gentille attention avec le sourire. Alors que tous les trois dégustèrent leur boisson, les deux blonds en profitèrent pour jeter un coup d’œil sur la place d’Uchi. Celle-ci était dominée par un énorme bâtiment en briques rouges (celui-ci même que Rin avait remarqué en arrivant), qui selon Alys, constituait la demeure du chef du village, Oji. Devant leur nouvelle interrogation, la jeune femme expliqua à ses deux compères que le rôle de chef de village était très important dans le pays de Kuni. Ils s’occupaient non seulement des affaires de leur village, mais avaient aussi une place au Conseil des Sages, qui prenait les décisions importantes sur l’avenir de l’île, en discussion avec la Reine Luka. Len posa ensuite les yeux sur le terrain sablonneux, situé à la droite de l’habitation du chef Oji. On pouvait observer au fond de celui-ci ce qui pouvait s’apparenter à un centre d’entraînement pour archers. C’est en tout cas ce que Len en déduisit en observant les quatre cibles situées au loin. A côté de ce terrain se trouvait un autre édifice imposant, en bois cette fois. Il demanda donc à son guide (Alys avait en effet peu à peu acquis cette fonction) ce qui pouvait bien se passer dans cet endroit. En fait, ce bâtiment abritait la garde d’Uchi, chargée de maintenir l’ordre dans le village. Cela servait également de terrain d’entraînement, c’était donc pour cela que Len avait remarqué les cibles pour les archers. La soirée continua ensuite dans le plus grand calme, ponctué cependant par les interventions des quelques artistes qui animaient la place du village, et que Rin et Len appréciaient grandement.

La nuit était tombée depuis quelques dizaines de minutes lorsqu’une énorme détonation se fit entendre depuis la tour de la demeure du chef Oji. Tous les passants situés sur la place du village se figèrent tous sans exception à cet instant, les yeux rivés vers le donjon. Ils virent par la suite un corps tomber lourdement sur le sol argileux et découvrirent avec stupeur que leur chef venait d’être très sauvagement assassiné.

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Alors qu’une partie de la population avait pris peur et s’était rapidement échappé de la place, quelques citoyens s’étaient rassemblés et observaient en pleurs la dépouille de leur bien-aimé chef. Rin, Len et Alys étaient également restés là. Cette dernière paraissait même extrêmement choquée par ce qui venait de se passer (c’était compréhensible), ce qui poussa Rin à aller la consoler. Len, de son côté, observa de près et silencieusement le cadavre du chef et remarqua l’impact de balle qu’il avait reçu en pleine tête. Il n’avait pu être tué que par une arme à feu.

Peu après, une jeune fille aux cheveux bleu clair accompagnée par ses deux lieutenants, un homme et une femme, ainsi que par ce qui devait constituer une bonne partie de la police d’Uchi, arriva à hauteur du groupuscule qui s’était formé autour du chef décédé. La jeune fille qui semblait mener le groupe de représentants de l’ordre portait de longs cheveux séparés par deux longues couettes bleues. Elle portait un kimono qui paraissait de bien meilleure qualité que ceux que Rin et Len avaient vus jusqu’à présent, mais les deux adolescents remarquèrent surtout le grand katana posé dans son fourreau qui trimballait sur le flanc gauche de la demoiselle. Alors que Len avait toujours les yeux rivés sur l’impressionnante arme blanche, Rin demanda à Alys si elle connaissait cette personne :

- Bien sûr !, répondit-elle « C’est Miku, la patronne de la garde royale. Tout le monde la connait ici. »

La prestance naturelle de Miku, ainsi que sa célébrité, lui avaient en effet permis de faire disperser très rapidement le groupe de citoyens présents autour du chef. Seuls restaient donc les forces de l’ordre, dont Miku et ses deux lieutenants, ainsi qu’Alys, Rin et Len, qui n’étaient pas encore partis.

Miku observa la dépouille de Monsieur Oji et semblait désemparée par la plaie béante sur sa tête. Interpellé par l’expression de son visage, Len s’exprima :

- Mais c’est évident qu’il a été tué par balle !

Miku tourna rapidement la tête vers son interlocuteur, et lui adressa une mine sévère :

- Tué par quoi, tu dis ?

Len prit quelques secondes de silence et reprit son calme.

- Ben, ça se voit, non ? On lui a tiré dessus ! On voit même l’impact de la balle sur son crâne…

- Tu veux dire que tu sais comment on l’a tué ?

- Oui !

- Dans ce cas, tu pourrais me suivre ?, lui exhorta Miku

Len resta prostré à sa place, ne sachant plus prononcer un seul mot. Il n’allait pas être considéré comme un suspect, tout de même, alors qu’il avait juste remarqué une évidence ? Devant le silence de Len, Miku se décida à demander à ses deux lieutenants :

- Gumi, Yuma, vous pourriez l’accompagner jusqu’à la caserne d’Uchi ? J’aurai besoin de lui poser quelques questions…

Les deux subalternes s’exécutèrent. Len ne savait pas comment réagir, et décida finalement de se laisser prendre en charge par les deux gardes. Tout le contraire de Rin, qui s’élança vers eux en les sommant de ne pas arrêter son frère qui n’avait strictement rien à voir avec cette affaire. Elle fut cependant rapidement remise à l’ordre par la garde qui accompagnait Miku, chaque membre étant armé d’un katana de taille moyenne.

Rin n’eut donc d’autre choix que de laisser partir son frère vers la caserne. Elle se retourna ensuite vers Alys :

- Qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne peut pas les laisser l’emmener !

- Il vaut mieux rester calme, confia Alys. « Peut-être serait-il préférable de les suivre de loin jusqu’à la caserne. Apparemment, Miku veut juste lui poser des questions…

- Mais pourquoi ? demanda Rin.

- Il a bien dit qu’il savait comment on avait tué Monsieur Oji ?

- Ben oui, tu n’as pas vu la blessure sur sa tête. On lui a tiré dessus, ce n’est pas difficile à comprendre.

- Justement, on n’a jamais vu ça ici. C’est impossible de faire ça avec une épée ou un sabre…, informa Alys.

- Tu veux dire que vous ne connaissez pas les armes à feu ?, en conclut Rin.

- Les quoi ?

Cette dernière réponse éclaira l’esprit de la jeune blonde. Visiblement, personne ne connaissait les pistolets, les revolvers et autres armes à feu dans l’endroit où son frère et elle avaient atterri. Par conséquent, il n’était pas étonnant que Len se soit fait arrêter s’il était en possession d’une quelconque information. Et comme il n’arrive jamais à se taire…

Alys et Rin se décidèrent donc de suivre de loin le convoi qui emmenait Len vers le bâtiment d’entrainement de la garde, et d’attendre de voir comment la situation évoluerait.

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