Sekai : Chapitre 3 - Confessions et décisions

Publié le par Jyôka Ryu

Le convoi de gardes qui escortaient Len quittait lentement la place du village. Le jeune garçon blond était entouré par les deux personnes de confiance de Miku, ses lieutenants Gumi et Yuma, celle-ci préférant prendre la tête du cortège. Len ne pipa mot pour ne pas aggraver sa situation. Pourtant, il ne savait toujours pas sur quel pied danser. Était-il considéré comme un suspect ou allait-il être entendu comme simple témoin ? Vu la pression qui lui était mise, il penchait davantage pour la première option. Gumi et Yuma ne le lâchaient pas d’une semelle, leurs mains droites respectives posées continuellement sur le pommeau de leur sabre. Len prit le temps de les analyser de fonte en comble. Gumi portait une tenue militaire légère, un peu dans le genre de celle de Miku même si elle était de moindre qualité. Une longue robe orange et blanche s’arrêtait juste à ses chevilles, de sorte à ne pas la gêner durant ses manœuvres de combat, sans doute. Yuma était vêtu d’une armure en cuir noire, bordée de quelques teintes de blanc. Tous quittèrent la place par l’est pour rejoindre la caserne située quelques dizaines de mètres plus loin.

Rin et Alys patientaient un moment. Elles avaient décidé de suivre le mouvement de loin (un peu sous l’impulsion d’Alys, il est vrai, qui avait dû calmer sa nouvelle amie).

- Ils vont certainement l’emmener à la caserne, déclara Alys. « La meilleure chose à faire à de l’attendre près de cet endroit ».

Rin éprouvait quelques difficultés à être d’accord avec la jeune fille aux cheveux bleus, mais elle dût se rendre à l’évidence : il s’agissait certainement de la meilleure solution, et mieux valait ne pas se faire remarquer davantage. Néanmoins, elle ne pouvait pas s’empêcher de se faire du souci pour son frère. Tous deux se trouvaient déjà dans une situation compliquée, et voilà que Len venait de se faire arrêter par la commandante de la garde royale, ni plus ni moins. Alors que l’escorte de Len prenait de plus en plus ses distances, les deux filles se mirent en marche vers le terrain d’entraînement de la police. Elles n’avaient pas réellement de plan ; tout au plus pensaient-elles attendre là un moment et voir comment tout évoluerait.

Miku et son groupe arrivèrent quelques minutes plus tard devant le bâtiment principal de la caserne. Celui-ci était entièrement construit en bois, de très bonne qualité cependant, et se révélait relativement immense une fois que l’on se tenait à côté. La commandante ouvrit la lourde porte en métal qui marquait l’entrée et ordonna à tous les gardes de retourner à leurs postes, exception faite de Yuma et Gumi qui pénétrèrent dans l’enceinte de la caserne avec elle, Len étant toujours mis aux arrêts. Tous les quatre parcouraient le long couloir central de l’édifice, alors que leurs pas résonnaient sur le parquet. Ils passèrent ainsi entre autres devant une salle d’armes, les dortoirs et ce qui semblait être une cantine avant de rejoindre la salle du fond. Miku ouvrit doucement la porte et s’installa sur le bureau, tandis que Gumi et Yuma ligotaient Len sur la chaise située juste en face. Puis, Miku demanda à ses lieutenants de quitter la salle :

- Gumi, tu peux aller voir la fin de l’entraînement de la garde, si tu veux… Yuma, tu peux rester devant cette porte, s’il te plait ? demanda-t-elle en montrant le point d’entrée à la pièce.

Les deux soldats suivirent les ordres, et Yuma se posta juste derrière la porte en bois qu’il referma en ressortant. Il ne restait donc plus que Miku et Len dans une pièce assez petite, composée d’un bureau en son centre (celui-ci était rempli de divers papiers rangés de manière assez chaotique). Quelques cartes ornaient également les murs peints d’une couleur sombre.

- Ah, ce bureau est vraiment minuscule, je préfère largement le mien à Kyôu, au moins il y a plus de place…

Len, qui, après cette réplique, avait compris que Miku ne se trouvait à Uchi que pour une unique mission, était toujours attaché à une petite chaise lorsque sa geôlière entama l’interrogatoire.

- Bon… Autant être directe, tu sais comment Oji a été tué ?

Len fut surpris par l’aisance avec laquelle Miku avait abordé le sujet. Il pensait qu’elle allait lui poser quelques questions générales avant de passer aux choses sérieuses, mais, visiblement, elle n’avait pas de temps à perdre. Il garda le silence quelques instants, puis répondit :

- Oui… Je pense qu’il a été tué par arme à feu, vu sa blessure…

Len se retrouva soudain face au faciès interloqué de Miku, et allait se rendre compte du problème, celui-là même que Rin avait remarqué quelques instants auparavant.

- Qu’est-ce que c’est une arme à feu ?, s’interrogea-t-elle.

L’adolescent en vint donc à la même conclusion que sa sœur. Visiblement, personne dans ce monde ne connaissait les pistolets ou les revolvers. Ils ne se battaient qu’avec des armes blanches, comme les sabres. Len comprit peu à peu que son discours près de la tour du chef l’avait mis dans cette situation. Directement, il sentit qu’il s’était lancé lui-même dans un engrenage délicat. Il pouvait toujours jouer le coup de l’amnésie (cela avait bien marché avec Alys), mais, cette fois, il était bien moins certain que cela fonctionnerait. Au final, il ne disposait que de peu de choix, et finit par attendre la prochaine question de Miku.

- Pourquoi tu ne veux pas répondre ? Qu’est-ce que tu sais ?

- Rien d’autre que ce que je n’ai déjà dit, répliqua Len.

Miku marqua une pause. Elle devait de toute évidence changer de stratégie afin d’obtenir des réponses de son prisonnier.

- Tu sais, je ne te soupçonne pas. J’ai bien remarqué que tu étais à l’extérieur de la tour quand le chef est mort. C’est juste ta réponse de tout à l’heure qui m’a décidée à t’emmener ici…

Len fut finalement rassuré, un peu tout du moins. De toute évidence, il n’était pas suspecté, mais il se doutait bien que Miku ne lui faisait pas totalement confiance. Il devait rapidement trouver une réponse cohérente à lui fournir, même si celle-ci omettait quelque peu la vérité.

- J’ai un peu perdu la mémoire. Ma sœur et moi avons été agressés sur la route qui menait au village, et nous avons été recueillis par Alys, la fille à la tresse que vous avez vue.

Miku considéra Len un moment. Amnésique, tu parles ! Elle savait pertinemment que le garçon lui cachait quelque chose. Malgré son jeune âge, la jeune fille aux couettes bleues possédait déjà assez d'expérience pour déceler les mensonges. Elle en avait déjà suffisamment vécu dans sa courte vie. Pourtant, elle ne releva pas l'affirmation de son prisonnier, préférant rester silencieuse. Elle ne pouvait pas le faire parler en le torturant, il était un témoin bien trop précieux. Miku sortit de la pièce, toujours sans prononcer un seul mot, et partit rejoindre Yuma dans le couloir.

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Pendant ce temps, Rin et Alys attendaient le dénouement de l'interrogatoire de Len à l'extérieur. Elles avaient tout d'abord patienté devant l'immense porte d'entrée de la caserne, puis s’étaient éloignés de quelques dizaines de mètres pour observer le terrain d'entraînement des unités de la garde d'Uchi. Il devait s'agir là de leur dernière session de la journée, vu l'heure déjà tardive.

La cour comportait différentes cibles pour les archers, ainsi que des zones de combat pour les sabreurs. Les katanas et les arcs à flèche constituaient en effet les armes les plus importantes dans tout Sekai. Toutes les gardes devaient donc suivre un entraînement rigoureux au maniement de celles-ci.

Les deux filles observaient donc de loin, accroupies, les hommes répétant leurs mouvements de combat. Elles virent également quelques archers tentant de décocher quelques flèches. Quelques minutes plus tard, elles aperçurent un visage relativement familier : l'acolyte aux cheveux verts de Miku, Gumi, était venue superviser l'entraînement des troupes. Celui qui semblait être le chef interrompit alors ses hommes, et leur présenta leur invitée. Il leur affirma qu'ils disposaient ici d'une énorme chance de pouvoir profiter des conseils d'une combattante aguerrie. Elle était finalement la numéro deux de la garde royale, la plus prestigieuse du pays de Kuni, chargée personnellement de la protection de la Reine Luka.

Soudain, un homme de la garde se détacha du groupe bien rangé, et vint se tenir devant Gumi :

- J'aimerais bien voir de quoi vous êtes capable, Madame !

L'homme venait de la provoquer en duel, devant ses coéquipiers médusés. Gumi ne bougea pas d'un cil et observa le garde, qui pourtant n'avait pas l'air bien différent des autres. Il portait en effet le même uniforme brun, et était armé du même type de sabre que ses congénères. Rien ne le prédisposait à s'avancer comme tel, et à se montrer aussi irrespectueux. Le guerrier était pourtant relativement grand, environ un mètre quatre-vingt-cinq, ce qui contrastait avec le mètre soixante de Gumi. Cependant, celle-ci ne détacha pas son regard de celui qui l'avait défié, et répondit, alors que le chef de la garde s'inclina comme pour présenter ses excuses :

- Bonne idée… Ça me permettra de me dégourdir les jambes un peu !

Les deux duellistes se déplacèrent donc vers la zone de combat centrale de la cour. L'homme prit une allure rapide, mais fut toutefois rattrapé par son supérieur, qui lui demandait une nouvelle fois de renoncer à cette folie, et de s'excuser. Il ne fallait en aucun cas manquer de respect à une personne si importante. Gumi, quant à elle, rejoignait sa place à une allure lente. Elle ne paraissait pas tendue, mais son regard trahissait une certaine concentration. Elle prenait toujours ses combats au sérieux, qu'il s'agisse d'un simple entraînement ou d'une mission cruciale. Contre son gré, le patron de la troupe dût faire office d'arbitre pour ce combat, et espérait que celui-ci ne se finisse pas trop mal. Il faisait partie des seuls ici à avoir déjà vu la fille au sabre en plein combat, et savait parfaitement de quoi elle était capable. Et cela n'allait pas calmer ses inquiétudes. Les deux combattants se situaient de part et d’autre du terrain de combat quand le chef donna le signal de départ.

L'homme dégaina donc immédiatement son sabre et se lança à une vitesse vertigineuse vers son opposante. Gumi n'avait pas encore défait son sabre de son fourreau, et effectua quelques pas en ligne droite. Arrivée à hauteur de son adversaire, elle vit celui-ci lever son katana dans le but de lui asséner un coup sur la tête de haut en bas. Gumi surprit alors tout l’auditoire en effectuant un pas sur la gauche avec une rapidité déconcertante. Cette manœuvre lui avait permis d’astucieusement esquiver le coup. Le combattant était alors déséquilibré par le coup puissant qu’il venait de tenter (il devait certainement penser qu’il ne disposerait que d’un seul essai afin de battre la lieutenante, et avait donc tout donné dans cette prise, de peur de devoir s’engager dans un combat trop long). La fille aux cheveux verts profita de ce moment de répit pour enfin dégainer son arme. Elle tourna sur elle-même de façon à faire face à son adversaire et lui asséna directement un coup dans le dos. L’homme blessé se retrouva donc genoux au sol. Une plaie béante commençait également à se former au milieu du dos ; les traces rouge écarlate qui tapissaient son vêtement de service pouvaient en attester. Après quelques secondes de souffrance, celui-ci s’effondra ventre au sol, devant ses coéquipiers et spectateurs médusés. Gumi essuya alors lentement le sang qui s’écoulait de la lame de son épée à l’aide de l’uniforme de son adversaire, puis rangea son arme.

L’arbitre de la courte rencontre ne pouvait prononcer un seul mot, et attendait une réaction de la lieutenante. Celle-ci garda son calme, et se dirigea vers son auditoire :

- Il faudrait l’emmener à l’infirmerie. Je n’ai pas touché de points vitaux, il devrait s’en sortir mais il faudra rapidement le soigner… En attendant, quelqu’un d’autre veut essayer ?

Elle se heurta à un silence absolu. Le chef de cohorte s’approcha alors doucement vers elle, et lui présenta une nouvelle fois ses excuses pour le comportement outrancier de son soldat. D’autres gardes s’étaient empressés de ramasser le corps de leur collègue inconscient et se dirigèrent directement vers l’infirmerie. Gumi n’effectua aucune remarque et retourna à l’entrée du camp d’entraînement.

De loin, Rin et Alys avaient attentivement observé la scène. Comme tous les soldats, elles avaient été impressionnées par la dextérité de la jeune fille, mais également par son comportement impassible. Les membres de la garde royale étaient-ils tous de tels combattants ? Rin éprouvait même quelques difficultés devant un tel spectacle, et détourna les yeux plusieurs fois. Même si elle avait vécu auparavant des conditions difficiles, elle ne s’était jamais retrouvée confrontée à un tel combat. Alys, par contre, ne laissa rien transparaître, comme si elle avait déjà vécu pareille expérience. Cette absence de réaction réveilla en outre la curiosité de Rin. Sa nouvelle amie avait certainement vécu quelque chose de dur dont elle n’avait pas encore parlé. C’était la seule explication que la blonde pouvait apporter. Elle ne voulut toutefois pas encore lui demander directement, et garda cela en tête pour plus tard. Sans doute encore sur l’effet de la scène dont elles venaient d’être témoin, les deux filles demeurèrent au même endroit durant quelques minutes, toujours bien cachées. Puis, voyant que l’entraînement avait pris fin (les soldats commençaient à se mettre en rang avant de rentrer dans leurs dortoirs respectifs), Alys tentait déjà de trouver une porte d’accès à l’intérieur du bâtiment. Rin et elle ne pouvait agir qu’une fois la cour totalement vide, mais il fallait rester vigilant (particulièrement face à Gumi), et préparer un plan d’action. Alys et plus particulièrement Rin ne voulaient pas laisser Len entre les mains de la garde royale, surtout après ce à quoi elles venaient d’assister. Malheureusement, Rin dût s’en remettre quasiment exclusivement à Alys, car elle seule connaissait bien le coin, et était à même de trouver la meilleure manière de pénétrer dans la caserne.

Quelques minutes après que tous les soldats soient rentrés, Alys et Rin se décidèrent à sortir de leur cache et se faufilèrent discrètement dans la cour. Elles arrivèrent tout d’abord à la porte menant aux dortoirs, mais celle-ci était bien évidemment fermée.

- Tu as un plan ? demanda Rin.

- Là-haut, tu vois cette fenêtre ? Je pense que c’est notre meilleure chance d’entrer là-dedans, répondit Alys.

- Et comment on fait pour arriver jusque-là ?

- On peut essayer de grimper sur le toit du préau de la cour, et puis de se frayer un chemin jusqu’à la fenêtre…

- Mais elle pourrait être fermée aussi, souligna justement Rin.

- Pour l’instant, je n’ai pas d’autre solution, rétorqua Alys. « On n’entre pas dans une caserne comme ça, même dans un village ! ».

La conversation entre les deux filles fut soudainement interrompue par le bruit aigu d’une lame. Surprises par le bruit, les deux amies se retournèrent et firent face à Gumi, qui se tenait devant elles le sourire aux lèvres.

- Tiens, comme on se retrouve, plaisanta Gumi, qui tenait en joue Rin et Alys.

Les deux jeunes gardaient le silence.

- Je suppose que vous êtes venues pour récupérer le prisonnier. Ne vous inquiétez pas, vous allez vite le rejoindre.

Elle exhorta ensuite ses deux prisonnières à avancer et à se diriger vers l’entrée principale de la caserne. Le trio entra donc dans l’édifice, et emprunta le même couloir que Len avait parcouru quelques dizaines de minutes plus tôt. Gumi fermait toujours la marche, son sabre bien levé devant elle. Peu après, le groupe arriva en vue de Miku et Yuma, qui étaient en train de discuter au bout du couloir, devant la porte de la pièce où était enfermé Len. La patronne demanda à Gumi de stationner ses deux nouveaux prisonniers dans une pièce adjacente, et puis de revenir pour prendre part à la conversation, afin la commandante dévoile son plan à ses deux lieutenants.

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Gumi avait donc emprisonné les deux prisonnières dans une chambre sommaire, qui se situait à la gauche du couloir principal. Elle vint ensuite rejoindre ses deux compagnons. Miku, qui avait déjà commencé à étendre son plan à Yuma, fit un petit résumé à son autre lieutenant :

- Voilà, je crois que nous devons demander à Len, le prisonnier, de nous accompagner et de s’engager dans la garde royale, lâcha-t-elle.

Gumi exprima sa surprise par le biais d’une vilaine grimace :

- Mais, vous êtes certaine de votre choix ? On ne sait même pas d’où il vient… D’ailleurs, on ne sait rien de lui. Comment il a su pour le meurtre ?

- Je ne sais pas, et c’est bien pour ça que je veux le garder près de nous… Pour le surveiller… Et puis, j’ai comme l’impression qu’il pourra nous être utile, approuva Miku. «Tu as vu comment il a réagi face au corps. Je pense qu’il sait quelque chose, et je compte bien découvrir ce que c’est… »

Après avoir mis un terme aux protestations de Gumi, Miku continua son explication :

- Je veux que toi, Yuma, tu t’occupes de son entraînement et que tu deviennes son maître de sabre. S’il vient avec nous, il devra pouvoir se battre. Ça nous permettra aussi de garder facilement un œil sur lui. Je ne pense pas qu’il ait tué Oji, mais il sait quelque chose, j’en suis certaine… C’est pourquoi je veux que tu viennes me signaler tous ses faits et gestes. On en peut en aucun cas le lâcher. Et à part vous deux, j’ai bien peur de ne pouvoir faire confiance à personne.

Yuma marqua son accord d’un signe de tête. Gumi n’approuvait pas forcément les idées de Miku sur ce point, mais obéit aux ordres. La commandante retourna alors calmement dans le bureau où Len était toujours ligoté, pour lui faire part de son plan.

Elle s’assit doucement sur la chaise située juste derrière le bureau et fixa Len quelques instants avant de commencer son explication :

- Voilà, j’ai une proposition à te faire…

Le jeune blond fut surpris par cette première phrase. Vu la manière dont on l’avait emmené jusque ici, et la façon dont il avait été traité, il s’attendait plus à se retrouver en prison, voire pire. Toutefois, il laissa Miku continuer sans dire un mot.

- Je veux que tu nous rejoignes dans notre enquête, que tu nous aides. En gros, je te propose d’entrer dans la garde royale.

Len aurait bien éclaté de rire s’il ne s’était pas retrouvé dans une situation si délicate. Mais que pouvait bien manigancer cette fille pour lui proposer une idée aussi saugrenue ? A cet instant, il ne put s’empêcher de réagir.

- Vous me demandez d’entrer à votre service, juste après m’avoir arrêté ? Mais je n’y connais rien moi, à toutes ces histoires de combat ! En quoi je pourrai vous aider ?

Puis, Len posa une question, même s’il avait déjà une petite idée de la réponse :

- Et, qu’est-ce qui m’arrive si je refuse ?

La jeune fille aux couettes bleues répondit à toutes ses interrogations en même temps, sous forme d’un petit exposé. Finalement, mieux valait lui expliquer toute la situation directement :

- Le meurtre auquel tu as assisté tout à l’heure… En fait, c’est le troisième du genre en quelques semaines à Kuni. Deux autres chefs de village ont déjà été assassinés, de la même manière. Jusqu’à maintenant, nous n’avions trouvé aucun indice, que ce soit sur le tueur, ou sur son mode opératoire. Et voilà que toi, un inconnu qui passait par là, parvient à nous fournir une explication sur ces meurtres, même si cela reste un mystère pour moi. Gumi, Yuma et moi avions été envoyés ici pour cette enquête, et je pense que tu peux nous aider, parce que tu sais comment ces trois personnes sont mortes.

Puis, elle poursuivit, comme pour finir de le convaincre :

- De toute façon, c’est ça ou la prison. Je peux t’envoyer croupir dans les geôles d’un simple geste de la main.

D’habitude, Miku n’était pas aussi directe. Mais elle voulait enrôler Len à un tel point, persuadée qu’elle finirait par découvrir ce qu’il cachait, qu’elle fit fi des bonnes manières et privilégia l’efficacité. Il ne fallait absolument pas perdre ce garçon de vue, puisqu’il représentait le seul semblant de piste dont elle disposait jusqu’à maintenant.

Len était pris au piège. Au final, il n’avait pas vraiment le choix et devait accepter la proposition de Miku. Il lui demanda pourtant quelques secondes pour réfléchir, et demanda à voir sa sœur pour lui en parler.

- Ça tombe bien ! Ta sœur et son amie sont justement dans la pièce d’à côté, annonça Miku. « Je peux t’emmener les voir tout de suite ».

La jeune femme défit alors les liens qui attachaient Len à sa chaise. Celui-ci put alors s’étirer quelque peu, assez satisfait de pouvoir bouger après tout ce temps. Il fut ensuite accompagné par Miku, qui agissait toujours avec vigilance, jusque dans la pièce adjacente. Miku avait demandé à ses deux lieutenants de se poster dans des endroits stratégiques de la caserne afin d’empêcher toute tentative d’évasion. On n’était jamais trop prudent.

Elle laissa donc Len entrer de la pièce exigüe où se trouvaient Rin et Alys, et verrouilla la porte derrière lui à double tour.

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A peine fut-il entré que Rin se plongea directement dans les bras de son frère. Celui-ci l’enlaça chaleureusement, et posa son regard par-dessus l’épaule de Rin sur Alys, qui était attablée au centre de la pièce, et le gratifiait d’un petit sourire satisfait.

- Alors, ils t’ont relâché ? demanda rapidement Rin.

Len ne sourit pas, et demanda à Rin de s’asseoir calmement, histoire qu’il puisse tout leur expliquer, à elle et à Alys. Le jeune homme baissa le son de sa voix, de peur que Miku ne l’écoute à la porte.

- Ils m’ont demandé de rejoindre la garde royale, murmura-t-il. « Ils veulent que je les aide à trouver le tueur du chef Oji. »

Rin était surprise mais demanda immédiatement à son frère de ne pas accepter la proposition. Selon elle, ils avaient d’autres chats à fouetter, et c’était bien trop dangereux. De plus, les deux frères et sœurs étaient déjà suffisamment dans le pétrin pour se permettre d’aggraver davantage leur situation. Pourtant, la jeune blonde ne s’attendait certainement pas à la réponse de son frère :

- Je pense que je vais accepter… De toute façon, je n’ai pas vraiment le choix… C’est ça ou je vais en prison. Miku sait que je cache quelque chose, et elle ne reculera devant rien pour savoir quoi… J’ai bien dit que j’étais amnésique, mais elle ne me croit pas, c’est sûr…

Rin laissa échapper quelques larmes, sans doute sous le coup de la pression qu’elle avait subie depuis l’arrestation de son frère. En outre, elle se rendit compte que, peu importe ce qu’elle disait, la décision de Len était prise (même si c’était à contrecœur).

- Et puis, c’est une bonne occasion de savoir où on est tombé. Avec un peu de chance, on réussira peut-être à rentrer chez nous, continua Len.

Cette dernière affirmation commençait à convaincre Rin, qui s’essuyait le visage. En effet, si les armes à feu n’existaient pas dans ce monde, il y avait de grandes chances pour que leur utilisateur, le meurtrier d’Oji, vienne de leur monde. Enquêter sur lui constituait donc la meilleure option pour trouver un chemin de retour. Même si Rin avait du mal à l’accepter, son frère avait raison, et son raisonnement était on ne peut plus logique.

Leur discussion à peu près terminée, Rin et Len tournaient leur regard vers Alys, qui avait suivi leur conversation en silence jusque-là. Les deux frangins sentaient qu’ils devaient des explications à la jeune fille à la tresse bleue, et s’assirent autour de la table pour tout lui expliquer. Les deux adolescents blonds savaient qu’ils pouvaient lui faire confiance, mais ils n’étaient pas certains qu’Alys ne les croit. Le moment des vérités était venu :

- Comme tu l’as sûrement remarqué, nous ne sommes pas de ce monde, commença Rin, en observant les réactions d’Alys.

Celle-ci écouta le discours de Rin et Len paisiblement, ne les interrompant en aucun cas. Ils lui expliquèrent donc leur histoire de bout en bout. Ils lui parlèrent du hangar, du corps de Monsieur Rimo, ainsi que de l’étrange lumière bleuâtre, qui, de toute évidence, les avaient amenés ici. Puis, ils se mirent à lui éclaircir le concept des armes à feu. Ce type d’armes existaient dans leur monde ; ce qui justifiait la réaction de Len devant le cadavre du chef Oji. Finalement, les deux jeunes étaient prêts à tous les sacrifices pour retrouver leur maison.

- Et voilà pourquoi je dois accepter la proposition de Miku, conclut Len.

Alys prit cependant quelques instants pour digérer ce nouvel afflux d’informations. En quelques heures, la jeune femme venait de se faire arrêter par la garde royale, et de découvrir deux personnes qui clamaient venir d’un monde parallèle. Même pour un habitant de Sekai, un monde qui connaissait la magie, cela faisait beaucoup. Durant leur explication, la jeune femme leur avait posé quelques questions sur leur monde, principalement pour voir si leur discours était cohérent, malgré le fait que le postulat de départ était complètement fou. Pourtant, Alys sentait au fond d’elle que Rin et Len lui disaient la vérité. Il n’y avait aucun soupçon de mensonge dans leurs voix, et puis, le fait qu’ils voulaient absolument cacher cela à Gumi, Yuma et Miku signifiait certainement que tout ceci était loin d’être faux. Alys ne pouvait rien prouver, mais elle était prête à leur accorder sa confiance. Et puis, elle ne pouvait pas laisser ces deux jeunes ados sans aide dans un monde qui leur était parfaitement inconnu. Ainsi, Alys leur rétorqua à tous les deux :

- D’accord, je vous crois… et je veux vous aider, je vais vous accompagner, leur annonça-t-elle.

Len interrompit néanmoins Alys :

- Attendez, le but est que j’y aille seul. Pas besoin de mêler tout le monde à ça !

- Parce que tu crois qu’on va te laisser sans aucune aide, lui répondit directement Rin. « Toi et moi, on est dans le même bateau, on doit s’en sortir ensemble… Et si Alys est disposée à nous aider, je nous vois mal refuser. Je préfère avoir une personne de confiance avec moi. En plus, elle connaît bien ce monde… »

Len marqua une pause pour réfléchir. Il avait bien réalisé qu’il lui serait impossible de faire fléchir les deux filles. Quand elles avaient décidé de quelque chose, c’était définitif.

- Ok, je vous laisse venir avec moi… Mais au moindre danger, vous fuyez et vous partez d’accord ?

- Oui, oui… rétorquèrent timidement les deux filles.

Len frappa alors deux fois à la porte pour signifier à Miku qu’ils avaient terminé et qu’elle pouvait les délivrer. Alors qu’ils entendirent le cliquetis du verrou, Rin se retourna vers Alys et la gratifia d’un large sourire. La jeune blonde avait encore un atout dans sa manche.

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Miku accueillit donc les trois personnes dans son bureau. Elle resta cependant debout, la main toujours posée sur le pommeau de son sabre. Cette pose la gratifia d’une certaine prestance, et inspirait la méfiance chez ses adversaires.

- Je t’écoute, qu’as-tu décidé ? demanda-t-elle à Len.

- C’est d’accord, je vous suis… Mais je veux que Rin et Alys restent à mes côtés. Je ne voudrais pas me retrouver totalement seul…

Miku n’appréciait pas forcément de se retrouver avec deux personnes supplémentaires sur le dos. Mais Len ne lui laissait pas véritablement le choix :

- C’est ma seule condition. Je veux que ces deux filles restent avec moi.

- Parce que tu penses être en position pour négocier ? Je peux toujours t’envoyer en prison, s’énerva Miku.

- Vous avez trop besoin de moi, lui répondit Len, qui avait subitement acquis une énorme confiance. « Sinon, vous ne m’auriez pas proposé de vous rejoindre. En plus, je suis votre seule piste. A votre place, j’éviterai de la gâcher. »

Miku grommela. Il lui avait joué un bien vilain tour, ce petit jeune ! Cependant, elle dut se ranger du côté de la raison. Ce que disait Len était vrai : il était leur seule piste dans cette enquête qui était en train de la rendre folle, et elle ne pouvait pas lâcher le seul indice qu’elle avait réussi à obtenir depuis des semaines. Ainsi, elle finit par accepter.

- D’accord, elles peuvent venir avec nous, hurla Miku.

Puis, elle reprit son calme.

- Viens, je vais te présenter à Yuma. C’est lui qui s’occupera de ta formation. Tu as de la chance ; je t’ai choisi l’un des meilleurs.

Mais Miku fut à nouveau coupée, cette fois-ci par Rin :

- Je veux m’engager aussi !

La jeune guerrière aux couettes frappa son poing contre le mur, pour laisser échapper son énervement.

- Qu’est-ce que c’est encore que ça ? Ça va encore durer longtemps toutes ces blagues ?, lança-t-elle.

- Je ne veux pas suivre mon frère sans rien faire. Moi aussi, je veux me rendre utile. Vous pourriez m’enseigner aussi, se justifia Rin.

La blonde jeta un œil à son frère Len, passablement courroucé lui aussi (principalement parce qu’elle ne l’avait pas mis au courant de son choix, mais il l’aurait de toute façon probablement refusé). Elle passa également son regard sur Alys, qui lâcha un petit rictus, amusée par la réaction de Len et de Miku.

- D’accord, aboya Miku. « Je vais demander à Gumi de s’occuper de toi. Mais apprête toi, elle n’est pas tendre. Il est encore temps de faire marche arrière. »

- Pas question, proclama Rin.

- Comme tu veux… , conclut la patronne. « Et toi, tu veux aussi devenir membre de la garde ? », demanda-t-elle en se tournant vers Alys.

- Pas vraiment, réfuta la jeune femme. « Je préfère les accompagner dans le calme, je pourrai aussi vous apporter votre aide si vous en avez besoin ».

- A la bonne heure !, conclut Miku.

Le quatuor quitta alors la pièce pour rejoindre le terrain d’entraînement. Miku en profita aussi pour récupérer Yuma et Gumi qui étaient restés à leurs postes respectifs. La nuit était tombée depuis un moment, lorsque les six personnes se retrouvèrent au centre de la cour. Un léger vent faisait se soulever le sable présent sur le sol. Miku positionna devant elle Rin, Len et Alys, alors que Gumi et Yuma se situaient à sa gauche. Elle exposa alors à ses deux subalternes le fruit de ses tractations.

- Finalement, ces trois personnes vont venir avec nous jusque Kyôu, commença-t-elle. « Yuma, tu seras en charge de la formation de Len, qui a accepté de s’engager ».

Le jeune homme à la tenue blanche et noire approuva simplement d’un signe de la tête.

- Gumi, tu seras responsable de Rin ! annonça Miku.

Contrairement, à son collègue, la fille aux cheveux verts sortit de son silence.

- Comment ça ? On doit la former aussi ? Mais, je n’ai pas que ça à faire, moi ! objecta-t-elle.

- C’est un ordre ! hurla Miku.

- Oui chef ! grommela Gumi dans ses dents, puis elle se retourna quelques secondes pour râler.

Rin, Len et Alys étaient restés silencieux et attendaient patiemment les instructions de Miku. Rin fut étonnée par la réaction de son nouveau maître de sabre. Mais elle ne regretta pas sa décision : cela allait être difficile, mais elle avait fait le bon choix, elle ne pouvait pas laisser son frère essayer d’arranger les choses seul. Elle se devait d’agir !

Enfin, Miku reprit la parole afin de décrire à tous la journée du lendemain :

- Demain soir, nous repartirons pour la capitale. Rin et Len, vous allez dormir ici. Demain matin, on vous remettra tout ce dont vous aurez besoin. On aura également besoin de vous quand nous irons visiter la tour du chef. Alys, tu peux retourner chez toi cette nuit… On se donne rendez-vous demain après-midi pour le départ, si tu veux toujours nous suivre.»

- Sans aucun doute, répondit-elle.

- C’est compris pour tout le monde ? demanda Miku.

- Oui ! répondirent en chœur tous les autres.

Quelques minutes plus tard, Alys s’apprêtait à retourner chez elle en compagnie d’un garde du village, pour sa sécurité. La jeune femme s’inquiétait de la réaction de sa mère à l’annonce de son départ, mais son choix était acté, et rien ne la ferait changer d’avis. Rin la prit dans ses bras une dernière fois, et lui murmura à l’oreille « Merci pour tout », tandis que Len agit de façon plus timide en lui serrant simplement la main.

- Faites attention à vous, murmura Alys. « On se revoit demain ».

Quitter ses deux nouveaux amis s’avéra être plus difficile qu’elle ne le pensait pour Alys. Même s’ils se connaissaient depuis à peine une journée, elle se sentait responsable d’eux, et ne voulait pas les laisser prendre des risques seuls. De plus, les deux frères et sœurs lui avaient avoué leur secret. Elle représentait leur seule personne de confiance, et cela la touchait au plus profond de son être. C’est d’ailleurs pour toutes ces raisons qu’elle avait insisté pour les accompagner. Rin et Len observèrent Alys s’éloigner dans l’obscurité pour rejoindre les hauteurs du village d’Uchi où elle résidait. Juste avant de quitter la caserne, elle leur adressa une nouvelle fois un salut de la main.

Demain serait un autre jour… Rin et Len s’étaient lancés dans une série d’événements dont ils n’avaient encore pas la moindre idée.

Publié dans Sekai

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